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Espérer au temps des catastrophes – Lectures du dimanche

Penser au temps des catastrophes

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Au lendemain de la signature de l’accord de Paris sur le climat, il importe de réfléchir à ce que signifie ce fameux mur climatique vers lequel nous nous dirigeons inexorablement, faute de changer radicalement nos modes de production et de consommation. De nombreux commentateurs dénoncent, parfois avec raison, le catastrophisme du discours environnementaliste. Peut-on penser la catastrophe sans sombrer dans le délire idéologique? Si oui, selon quelles modalités? Quelques ouvrages nous invitent à y réfléchir.

En 1972, le Club de Rome publiait un célèbre rapport, Les Limites à la croissance, dans lequel les chercheurs modélisaient l’évolution des diverses composantes du système-monde pour les décennies à venir et prévoyaient la fin de la croissance pour le milieu du 21e siècle. Cette étude à été mise-à-jour à cinq reprises pour en arriver à chaque fois à peu près aux mêmes conclusions. Pourquoi la fin de la croissance? Tout simplement parce que l’humanité épuisera les ressources naturelles nécessaires à l’alimenter. Quarante ans plus tard, le Club de Rome publie un nouveau rapport: Le Grand Pillage, sous la direction du chimiste Ugo Bardi, qui se penche sur notre consommation des ressources minérales – minéraux, charbon, pétrole. Ces ressources naturelles sont à la fois essentielles à la production économique, épuisables et se raréfient. Mais ce que démontre cet ouvrage, c’est que les ressources minérales sont d’abord limitées par leur coût: en énergie pour les exploiter et en impacts environnementaux. Cette surexploitation nous mène directement à la catastrophe, à moins que nous ne changions radicalement nos modes de production et de consommation.

Un ouvrage rigoureux mais abordable et pédagogique.

Les derniers mots:

Grâce à cet approvisionnement [en énergie et matières premières], nous pourrons conserver et accumuler les connaissances acquises lors des derniers millénaires. Et nous pourrons mettre à profit ces connaissances pour réparer les dégâts que nous avons infligés à l’écosystème et remettre la planète dans l’état où nous l’avons reçue en héritage : un lieu plein de vie et de diversité.

Ugo Bardi, Le Grand Pillage : Comment nous épuisons les ressources de la planète (Les Petits Matins, 2015, 428 p.).

Notre planète a connu cinq extinction massives d’êtres vivants au cours de sa longue histoire – on n’a qu’à penser, bien sûr, à celle des dinosaures. La journaliste au New Yorker Elizabeth Kolbert montre dans son ouvrage La 6e Extinction que l’activité humaine serait présentement à l’origine d’une nouvelle catastrophe de cette ampleur qui pourrait même impliquer la fin de l’humanité, rien de moins. Il est difficile aujourd’hui de mesurer l’ampleur de la catastrophe, mais une chose est certaine: la rapidité des changements climatiques, qui causeront cette sixième extinction, est contrairement aux autres épisodes que la Terre a connu dans le passé, d’une rapidité sans précédent. Les périodes de changements climatiques précédentes se déployaient sur de grandes périodes et permettaient en partie aux espèces de s’y adapter. Cette fois-ci, il est peut-être déjà trop tard...

Un livre qui se lit comme un roman, comme on dit, passionnant et instructif. Récipiendaire du prestigieux Prix Pullitzer 2015.

Les derniers mots:

Ici et maintenant, au cours de ce moment extraordinaire qu’est le présent, nous sommes en train de décider, sans en être vraiment conscients, des voies évolutives qui resteront ouvertes, et de celles qui se fermeront à jamais. Aucun autre organisme vivant n’a jamais eu à affronter ce genre de choix, et celui-ci représentera, malheureusement, notre legs le plus durable à la biosphère du futur. La sixième extinction continuera à déterminer le cours de l’évolution des êtres vivants, longtemps après que tout ce que l’homme a écrit, peint ou construit aura été réduit en poussière et que les rats géants auront (ou pas) hérité de la Terre.

Elizabeth Kolbert, La 6e Extinction : Comment l’homme détruit la vie (Guy Saint-Jean Éditeur, 2015, 398 p.).

Ces deux livres sont profondément pessimistes, mais se terminent sur une (mince) lueur d’espoir: si l’humain est capable du pire, en somme, nous pouvons espérer qu’il soit en mesure de renverser la vapeur. Mais comment espérer en ces temps de catastrophe? Le philosophe français Régis Debray propose dans Du Bon Usage des catastrophes quelques pistes de réflexion à cet égard. Il s’agit ici d’un pamphlet, non d’un essai analytique. En une centaine de petites pages à l’écriture corrosive, d’invoquer et de pourfendre, on ne le saura jamais vraiment, les prophètes de l’histoire – mais, surtout, de réhabiliter le prophétisme. Pour inventer le futur, encore faut-il l’imaginer.

Un pamphlet chaotique, touffu, à l’image de l’œuvre de Debray, qui trouve davantage sa valeur à la deuxième lecture.

Les derniers mots:

Nous ne connaissons que trop le réversible et le labile des hommes et des choses pour les peindre en noir et blanc. Non que nous ne rêvions, nous aussi, d’arrêter la meule qui écrase les congénères, mais nous avons tout lieu de penser que nos menus travaux sur la transmission des signes, des gestes et des savoirs ne l’empêcheront pas de tourner. Et nul espoir de troquer contre la divine étincelle manquante une solide petite science inscrite à l’organigramme. On ne mange pas de cette brioche. Nous n’avons sur nos étagères qu’une certaine façon de voir, une manière d’enquêter, un angle de vue insolite, et, on espère bien, parfaitement discutable, sur l’organisation matérielle des spiritualités. Une vraie catastrophe en somme, mais celle-là sans caractère de gravité aucun. Il arrive même, une fois n’est pas coutume, qu’on puisse, sans trop de honte, en sourire.

Régis Debray, Du Bon Usage des catastrophes (Gallimard, 2011, 108 p.).