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Révolution ou statu quo? – 12 mots-clefs de l’année économique 2015

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Photo Lucas Jackson / Reuters

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L’année 2015 aura été riche en événement économiques d’importance, à l’échelle planétaire comme au Québec. Est-ce qu’ils annoncent du pareil au même ou des transformations profondes de notre vie économique? Quelques questions et pistes de réponse, en douze mots-clefs.

1. Pétrole. La baisse du prix du baril de pétrole s’était amorcée à l’automne 2014, mais 2015 aura été nettement l’année de sa chute spectaculaire. Alors qu’il avoisinait les 100$US depuis un moment, il termine l’année à près de 35$US. Les rivalités géostratégiques ont eu raison d’un marché maintenant inondé d’or noir. L’OPEP n’existe plus dans les faits et c’est le grand chacun pour soi chez les pays producteurs. Les années à venir, notamment avec la levée probable des sanctions contre l’Iran, risquent de maintenir le prix du baril très bas – plusieurs analystes de l’industrie estiment possible qu’il demeure autour de 40$US, voire moins, pour au moins cinq ans. Il s’agit là d’un changement majeur mais qui, paradoxalement, favorisera le statut quo. Le bas prix de la principale source d’énergie au monde ne constituera pas un incitatif au développement de sources alternatives.

2. Taux de change. Au Canada, la chute du prix du baril de pétrole a été accompagnée d’une baisse marquée de la valeur du dollar canadien. La première n’explique pas en totalité la seconde, mais elle y contribue substantiellement. Conjuguée à une croissance relativement bonne aux États-Unis, cela aurait du être de bon augure pour les régions industrielles du Canada, essentiellement l’Ontario et le Québec. Mais malgré que la baisse du taux de change ait été amorcée dès l’automne 2014, les exportations manufacturières ont déçu en 2015. Pourtant, les liquidités des entreprises ont atteint un nouveau record, mais les investissements ne sont pas au rendez-vous. Manifestement, une grande partie de notre secteur manufacturier est en panne depuis des années et peine à redémarrer.

3. Stagnation. Les grandes organisations économiques internationales, au premier chef le Fonds monétaire international (FMI), ont revu fortement à la baisse leurs prévisions de croissance pour les prochaines années. Alors qu’on espérait (ou souhaitait) enfin sortir du marasme économique qui traîne depuis la crise de 2008, sept ans plus tard l’économie mondiale fait plus que jamais du sur-place. En fait, n’eût été de la croissance des économies du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ces dernières années – croissance totalement freinée – les économies industrialisées comme la nôtre auraient probablement été en dépression. Je suis de celles et de ceux qui affirment qu’à moyen terme, l’économie mondiale (j’exclus l’Afrique) connaîtra une «Grande Stagnation», probablement pour une génération. «The new normal» comme disent les anglos.

4. Fausse récession. À l’été, les médias se sont grandement inquiétés d’une soi-disant récession au Canada. Qui n’en fut pas une. Dès la fin de l’été, le niveau de production avait rattrapé celui de février 2015. Une non histoire, mais aussi une non croissance, symptôme de la Grande Stagnation.

5. Métaux. Le pétrole n’est pas la seule matière première à avoir connu une baisse marquée de sa valeur sur les marchés mondiaux: les métaux de base également. Victimes du fort ralentissement de la croissance économique chinoise, donc de la réduction de leur demande, ils ont, comme le pétrole, atteint des prix plancher que l’on n’avait pas vus depuis longtemps. Au Québec, notamment, cela a fait mal. Les projets associés au Plan Nord sont au neutre, tout comme ceux d’exploration du pétrole. Les effets sont directs pour les régions qui vivent ou survivent grâce à leur exploitation, mais plus largement c’est la logique passéiste de développement économique basée sur l’exploitation des ressources naturelles qui en prend pour son rhume. Peut-être pas pour l’éternité, mais certainement pour quelques années. Mauvaise nouvelle, bonne nouvelle: voilà l’opportunité pour développer de nouveaux secteurs économiques innovants.

6. Chine. Le très fort ralentissement de la croissance économique chinoise a frappé l’ensemble de la planète économique. Mais les turbulences ont été multiples pour ce qui est ex æquo la première économie mondiale avec les États-Unis (les calculs divergent à savoir si elle est la seconde ou la première). Les marchés boursiers chinois ont connu, d’une part, une crise majeure entre la fin du printemps et le début de l’automne, liée à cette mauvaise performance économique. En revanche, d’autre part, la Chine est entrée dans le système monétaire du FMI, position qu’elle convoitait depuis des années. Les choses ont bien changé (et rapidement!) depuis le temps où ce qui était importé de Chine, dans notre imaginaire, n’étaient que soieries ou services à thé. Le centre de gravité du pouvoir économique s’éloigne de plus en plus de l’axe atlantique.

7. Libre-échange. Deux importants traités de libre-échange dits de deuxième génération ont fait les manchettes en 2015: l’Accord économique et commercial global (AECG), conclu entre le Canada et l’Union européenne, et le Partenariat transpacifique (PTP). Ces accords, très complexes, visent essentiellement l’abolition des barrières commerciales non tarifaires (car, de toutes manières, les barrières tarifaires ont été à peu près toutes abolies par d’autres traités de libre-échange). Il s’agit de normes, de politiques de gestions de l’offre, de réglementations de toutes sortes. Mais ce qui les caractérise particulièrement, c’est la mise en place de tribunaux commerciaux devant lesquels des entreprises peuvent porter plainte contre des mesures législatives ou réglementaires qui contraindraient, selon eux, leurs activités économiques. Ces mécanismes, appelés «Investor-State Dispute Settlement» (ISDS), peuvent accorder aux géants de l’économie mondiale d’intenter des poursuites contre un gouvernement, y compris celui d’une province dans le cas canadien, contre des normes environnementales qu’il imposerait, par exemple, et de réclamer une compensation pour des pertes potentielles de profits futurs qu’elles entraîneraient.

8. COP21. Dans le même ordre d’idées, l’accord conclu in extremis au terme de la Conférence de paris sur les changements climatiques a laissé place autant à la déception qu’à l’espoir. Déception car l’accord n’a rien de contraignant pour les pays signataires pas plus qu’il ne les contraint à des moyens précis à mettre en œuvre pour réduire les émissions de gaz à effets de serre (GES). Espoir tout simplement parce qu’il existe. Le simple fait que l’ensemble des pays de la planète, ou presque, s’accordent sur une cible de réduction des GES pourrait inciter plusieurs pays émetteurs à mettre de l’avant des politiques économiques et technologiques novatrices. Je ne suis pas de ces optimistes, mais laissons-nous surprendre par les improbables leaders en la matière, comme la Chine, l’Arabie Saoudite, voire même le Venezuela et le Brésil.

9. Syriza. La Grèce a fait la une plus souvent qu’à son tour en 2015. L’élection du parti de gauche anti-austérité Syriza, la tenue d’un référendum en juin puis sa réélection (serrée) en septembre ont alimenté les feuilletons politiques. Mais au-delà de la position anti-austérité du parti, ces turbulences politiques ont surtout marqué à quel point le projet d’une confédération européenne sociale se situe dans un cul-de-sac. L’Europe n’est peut-être pas un champ de ruine, mais son idéal d’unité, de solidarité et d’entraide est néanmoins réduit à peau-de-chagrin.

10. Médias. Au Québec comme partout dans le monde, les médias de masse traditionnels peinent à trouver le modèle d’affaires qui les sortira de la profonde crise dans laquelle ils s’enlisent depuis des années. De nombreux hebdos régionaux ont fermé, La Presse ne sera plus imprimée en semaine, entraînant d’importantes mises à pieds, Le Devoir s’est vu contraint de lancer une campagne de sociofinancement pour alerter son lectorat sur sa difficile situation financière, Le Journal de Montréal a abandonné le «mur payant» sur le web qu’il avait expérimenté depuis quelques mois... Tout ce monde se cherche, et tout le monde perd. L’année 2015 n’aura pas changé grand-chose à cette quête du nouveau modèle, mais elle aura été marquée par de nouvelles et peut-être irrémédiables blessures.

11. Négociations. Les négociations entre les travailleuses et les travailleurs du secteur public et le gouvernement du Québec auront occupé une bonne quantité de l’énergie collective de l’automne 2015. Malgré une mobilisation qui n’avait pas été vue depuis longtemps, peu de médias l’ont réellement relayée. Au final, les accords conclus avec le front commun syndical aura abouti d’une entente mi-figue, mi-raisin, le gouvernement Couillard-Coiteux pouvant se targuer d’avoir évité une loi spéciale – tout comme les syndicats – mais surtout, sans le dire, d’avoir réussi avec brio de ne pas en avoir fait un enjeu social majeur, alors que tous les ingrédients étaient présents.

12. Uberisation. L’économie dite du «partage» aura probablement été le buzzword économique de 2015. L’arrivée en masse de Uber, concurrençant le service classique de taxi, aura mis au jour cette petite révolution discrète des rapports économiques qui consiste à valoriser des actifs inactifs, comme son appartement lorsqu’on est en voyage (Airbnb) ou sa voiture lorsqu’on dispose de temps libre (Uber). Les positions politiques et idéologiques très tranchées et polarisées à leur égard montre que nous faisons face à un modèle inédit qui bouscule les manières de faire habituelles. Pour le meilleur et pour le pire, sans aucun doute, mais qui incitent fortement à repenser à notre manière de penser et de construire notre économie.

Une grande partie des événements économiques marquants de 2015 auront consolidé le statu quo. Mais quelques petits indices nous permettent de croire que des changements importants sont, au moins, possibles.