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Merci Marcel Barbeau!

Marcel Barbeau
Photo courtoisie

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Le 2 janvier 2016, j'arrive, après quatre heures de route, dans la neige blanche de Charlevoix. Que de la blancheur. Puis, dopé de cette pureté, j'ouvre mon ordinateur (mon autre dope) pour apprendre la mort de Marcel Barbeau.  Il avait 90 ans, avait peine à se déplacer mais continuait de peindre, sa grande passion.

Pour un non-spécialiste comme moi, il est difficile de reconnaître une toile de Barbeau parmi tous les artistes contemporains tellement cet homme a continuellement voulu se surprendre lui-même, constamment à la recherche d'une nouvelle façon de peindre empruntant un style puis passant à un autre. Ce n'était pas tellement le résultat qui comptait pour lui, mais le geste, disait-il. Retraité de la vie académique et politique depuis 2010, je me suis mis à la peinture. Je sais ce que veut dire Barbeau quand il affirme cela: il y a beaucoup de bonheur à transformer une toile blanche sans savoir exactement ce que cela donnera, en s'abandonnant et en laissant la couleur, le pinceau ou la truelle vous guider.

À la fin de cet article du Journal de Montréal annonçant le décès de Barbeau, un commentaire, le premier à paraître: "En voilà un qui portait son nom, il en a fait toute sa vie (des barbots)". Ce subtil lecteur anonyme ne fut pas le seul à vomir son fiel. D'autres suivront s'ingéniant à trouver la formule la plus blessante ou la plus révélatrice de leur hargne contre une forme d'art qu'ils détestent. Cela me rappelle ces crises de rage que je faisais lorsque, jeune enfant, je me trouvais bloqué devant un casse-tête que je n'arrivais pas à résoudre. J'exprimais ma frustration devant l'échec à trouver le fichu morceau manquant en tapant du pied, en pleurant, en éparpillant les morceaux et en criant que plus jamais on allait me reprendre à faire un casse-tête. Depuis lors, j'ai appris et j'ai admis 1) que les casse-tête ne sont pas ma matière forte et que je devrais les éviter comme la peste mais 2) qu'ils peuvent, malgré ma détestation, être une passion pour d'autres personnes qui excellent à trouver le fichu morceau manquant. Je me surprends même à admirer la patience et l'intelligence de ces personnes sans pour autant partager leur passion, loin de là.

Puis, parmi tous ces commentaires témoignant d'un infantilisme affligeant ou d'une mauvaise foi encore plus blessante pour les proches de Barbeau ou pour celles et ceux qui, comme moi, apprécient la peinture abstraite, voici que, oh bonheur, je tombe sur le commentaire suivant:

"Je ne doute pas que Marcel Barbeau exprimait son intériorité a travers ses tableaux. Mais l'art abstrait restera toujours pour moi un monde inintelligible. C'est parce que je suis insensible à ce courant de l'art contemporain que je ne cherche pas a comprendre les codes. Mais ce que je retiens de Marcel Barbeau c'est son courage. Le courage de s'être affranchi d'un Québec d'étouffement. Son appel d'air n'était pas juste un trip d'artiste. Il concernait un peuple tout entier."

La lecture de ce commentaire posé, intelligent, nuancé, m'a apaisé. En 1948, Barbeau, avec ses compagnes et compagnons, signait le Refus global. Ensemble, ces signataires ouvraient la voie à un Québec moderne qui se révélera à lui-même durant les années de la Révolution tranquille. Ces femmes et ces hommes ont ouvert une brèche dans l'opacité culturelle de l'époque. Les signataires du Refus global, dont Marcel Barbeau,  n'ont pas créé la Révolution tranquille: ils l'ont annoncée. Cette révolution ne s'amorcera que quinze ans plus tard. Mais, sans eux, sans Barbeau, nous serions peut-être encore à l'attendre, qui sait. Merci Marcel Barbeau.