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Éducation : y a-t-il un ministre dans la salle?

Des rumeurs de remaniement ministériel flottent à Québec. Plusieurs souhaitent le remplacement de François Blais à l'Éducation. Mais cela changerait-il vraiment quelque chose dans les faits? Cela reste à prouver...
Photo d'archives Des rumeurs de remaniement ministériel flottent à Québec. Plusieurs souhaitent le remplacement de François Blais à l'Éducation. Mais cela changerait-il vraiment quelque chose dans les faits? Cela reste à prouver...

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Au moment où parents et personnel enseignant reprennent leurs chaînes humaines autour de certaines écoles pour protester contre les compressions en éducation, le Journal rapporte ceci :

«La proportion d’élèves en difficulté intégrés dans les classes régulières n’a jamais été aussi élevée dans les écoles du Québec, a appris Le Journal. En classe, enseigner devient «un cauchemar au quotidien» pour certains profs.

Selon des données provenant du ministère de l’Éducation, 61 % de ces élèves étaient en classe régulière en 2003-2004, plutôt que dans une classe spéciale, alors que dix ans plus tard, ce chiffre grimpe à 69 %.


L’augmentation est particulièrement marquée au secondaire, où la proportion d’élèves intégrés est passée de 42 % à 57 % en dix ans. Mais il reste que c’est au primaire où ils sont le plus présents en classe régulière. La diminution graduelle des classes spéciales a commencé au Québec en 1999, avec l’adoption d’une politique de l’adaptation scolaire qui prône l’intégration des élèves handicapés ou en difficulté dans les classes ordinaires, pour une école plus inclusive

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Plusieurs écoles de pensée

Je sais qu’il existe plusieurs écoles de pensée sur le sujet. Les «contre» dénoncent dénoncent entre autres l’impact négatif sur les élèves les plus doués.

Les «pour» soulignent les bienfaits de cette «intégration». Autant pour les élèves qui ont des difficultés d’apprentissage que pour les autres – la mixité sociale ayant en effet la vertu de nourrir, du moins idéalement, une plus grande tolérance face à la «différence».

Or, dans le concret des choses, le problème est que dans le réseau public – lequel accueille la majeure partie des élèves en difficulté -, les ressources nécessaires pour réussir cette intégration sont de moins en moins au rendez-vous.

À cette enseigne, ce type de mixité à tout prix n’est pas sans conséquence.

Pour les élèves en difficulté, lorsque les ressources manquent, elle provoque un manque important à leur propre encadrement. Pour les autres, c’est un facteur potentiellement majeur de déstabilisation dans des classes qui tiennent déjà par un fil...

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Souvenirs d’une autre «réforme»...

Ce qui ne va pas sans rappeler une autre «réforme» dont les effets ne furent pas trop heureux non plus.

Je parle ici de la fin, il y a de cela un bail, des classes formées sur la base d’une classification reposant sur les notes des élèves.

Les plus de 40 ans se souviendront  sûrement des classes dites «enrichies», «régulières» et «allégées». Des classes où, les élèves les plus forts pouvaient travailler à la hauteur de leurs capacités. Idem pour les deux autres catégories.
Le tout, en se rappelant aussi qu’il était possible en même temps de «monter» ou de «descendre» de classification, toujours selon ses résultats.

Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi le ministère de l’Éducation avait mis fin à un système qui donnait pourtant de bons résultats. Si ce n’est déjà pour le dogme de la mixité à tout prix. Dans ce cas, la mixité des résultats scolaires.
Comme quoi, à force de «réformes», hormis pour certaines écoles à vocation particulière, l’école publique en sort de plus en plus perdante face au privé subventionné à hauteur de 60 à 70%.

Lorsqu’on y ajoute, entre autres, des problèmes ahurissants de vétusté dans un nombre effarant d’écoles publiques dans la grande région montréalaise, c’est presque à se demander si les décideurs publics – dont la plupart envoie leurs propres enfants au «privé» -, n’ont pas de plus en plus tendance à abandonner le réseau d’écoles publiques dans leur propre gouverne.

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Sur des sièges éjectables

Dans les dernières années, on le sait, les ministres de l’Éducation se sont aussi succédé à la vitesse de l’éclair comme s’ils géraient le système d’éducation du fond d’un siège éjectable.

Ce qui, malgré toutes leurs belles déclarations sur la «priorité» mise sur l’éducation, témoigne dans les faits du peu d’intérêt qu’ont porté les premiers ministres des derniers vingt ans au système d’éducation.

Si problème il y a dans la demeure, c’est bien celui-là.

Lorsque la première visite dans une école faite par le ministre de l’Éducation actuel depuis sa nomination l’an dernier fait la «une» d'un quotidien, le problème politique se confirme d’autant plus.

Et lorsque le même ministre déclarait aussi l’an dernier qu’il serait «très maladroit» d’investir dans l’éducation publique AVANT d’atteindre le sacro-saint déficit-zéro, le reste est à l’avenant.

Impossible en fait de comprendre – et encore moins de justifier -, jusqu’où certains élus qui ont pourtant profité eux-mêmes d’une excellente éducation dans les «bonnes années» pré-obsession du déficit-zéro, auront affaibli le réseau d’écoles publiques.

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Une question de volonté politique... et budgétaire

On attend toujours un remaniement ministériel à Québec. Bien des neuvaines virtuelles se font pour que le ministre de l’Éducation, François Blais, soit muté ailleurs.

Or, tant que la volonté politique de redonner du tonus à notre système public d’éducation ne viendra pas du bureau même du premier ministre – quel qu’il soit et tous partis confondus -, le titulaire choisi risque de ne pas changer grand-chose sur le terrain.

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Éducation obligatoire de 4 à 18 ans?

Une étude signée par trois chercheurs de HEC Montréal propose de rendre l’école obligatoire pour tous les Québécois de 4 à 18 ans. Quitte pour le faire, selon eux, à amputer d’autres budgets, dont celui de la Culture.

Hormis pour leur incompréhension évidente de l’importance de la culture pour toute société, leur idée est attirante à première vue.

Or, dans l’état actuel des choses sur le côté public, ce n’est peut-être pas tant la longueur de la fréquentation scolaire qui pose problème, que la qualité des connaissances qu’on y transmet. Une qualité mise à mal depuis des années par un manque flagrant de ressources.

Une donnée, par contre, frappe l’imaginaire : au Québec, «depuis le début des années 2000, la croissance des dépenses budgétaires réelles par habitant de moins de 30 ans en éducation n'a été que de 4%, soit une croissance annuelle moyenne de 0,43%. Seule l'Alberta a fait pire que le Québec à ce chapitr.

Voilà qui confirme bien des soupçons.

Traduction : à la lumière de l’affaiblissement continu du système public, le constat d’une société québécoise de plus en plus inégalitaire à la base même de la formation de ses citoyens doit être fait sans faux-fuyant.

Le problème étant que personne, au pouvoir, ne semble vraiment prêt à y remédier.

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Le constat de Jacques Parizeau

Pour fins de mémoire, rappelons ici ce que l’ex-premier ministre Jacques Parizeau décédé en juin dernier en disait déjà en 2008. Soit douze ans à peine après la première chasse au déficit-zéro sous Lucien Bouchard et une succession de «réformes» imposées au fil du temps par le ministère de l’Éducation. Voici ce qu'on en rapportait:

«L’ancien premier ministre du Québec Jacques Parizeau n'a pas mâché ses mots pour dénoncer la situation dans le système scolaire du Québec.

Dénonçant le faible taux de diplomation au secondaire, l'ancien premier ministre du Québec demande au gouvernement d'expliquer comment on a pu en arriver à un tel « gâchis scolaire ». Après avoir compilé lui-même des données du ministère de l'Éducation sur le niveau de diplomation et les résultats des examens au secondaire, il écrit une lettre au Journal de Montréal intitulée le « gâchis scolaire ».

Il ne s'explique pas l'écart du taux de diplomation au secondaire entre francophones et anglophones, filles et garçons, et entre les secteurs privé et public. « Le taux de diplomation des garçons anglophones est presque deux fois plus élevé que celui des garçons francophones », écrit-il, en qualifiant cet écart de « prodigieux ».

Il ne s'explique pas non plus qu'il y ait si peu d'élèves qui complètent leur secondaire en cinq ans, comme prévu. Seulement 36 % des francophones avaient obtenu leur diplôme, en juin dernier, comparativement à 67 % des anglophones. Après sept ans, seulement 49 % l'avaient obtenu contre 79 % chez les anglophones.

Jacques Parizeau demande au ministère de l'Éducation ce qui s'est passé pour qu'on en arrive à une telle situation. Sans viser de gouvernement en particulier, il désigne le Renouveau pédagogique du ministère de l'Éducation.

« Depuis des années, par le truchement d'une succession de ministres des deux bords, dans un charabia brumeux, avec la complicité des facultés d'éducation, on s'est servi des jeunes comme cobayes, on a imposé aux enseignants des contorsions intellectuelles étonnantes », écrit-il.

Qu'est-ce qui se passe? demande-t-il. Comment a-t-on pu en arriver à un tel gâchis?»