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Le bordel informatique québécois fait le tour du monde

Des immigrants hautement qualifiés incapables de postuler pour entrer au pays

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Québec rayonne sur le plan international depuis quelques jours, mais pas pour des raisons très glorieuses. Les déboires en informatique du ministère de l’Immigration font le tour du monde et freinent le rêve de plusieurs travailleurs étrangers qui veulent s’établir dans la province.

Le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDIQ) verse plutôt dans l’exclusion. En raison de problèmes de nature informatique, le ministère refuse plusieurs candidatures de travailleurs hautement qualifiés voulant immigrer au Canada, et ce, simplement parce que ces candidats ne sont pas capables de s’inscrire en ligne.

Ce n’est pas parce qu’ils ne respectent pas les conditions. C’est plutôt parce que le portail informatique Mon projet Québec, qui ne peut d’ailleurs pas accueillir plus de 150 internautes à la fois, est bogué.

Un message d’erreur apparaît ou des caractères de type hiéroglyphe s’affichent, explique Selin D. Adam, consultante principale en immigration. Certains de ses clients ont même utilisé une application pour générer le plus de clics possible afin de réussir à se connecter, sans succès. «Vous savez, la même application que certains utilisent pour s’acheter des billets de spectacle», explique-t-elle, renversée.

Mauvais pour la réputation

Le 25 janvier était la date limite de l’année en cours pour permettre aux dizaines de milliers de futurs immigrants à travers le monde de se créer un compte sur la plate-forme web. Mais une bonne partie a été incapable, même après avoir essayé jour et nuit, explique Marc Laforce, aussi consultant en immigration. Rien n’aurait garanti que ces personnes auraient obtenu une résidence permanente, mais, là, c’est comme s’il ne pouvait même pas acheter leur billet de loterie, nous explique-t-on.

«Tout le monde devrait avoir au moins la chance de soumettre sa candidature, se désole M. Laforce. L’impact de ce fiasco informatique est majeur pour la réputation du Québec. C’est gênant au plan international. Québec est perdant, car la province ne pourra avoir accès aux travailleurs les mieux qualifiés», ajoute celui qui redirige ses clients dans d’autres provinces.

Et impossible d’envoyer sa candidature par écrit. Québec ne les accepte plus, même si son système informatique semble à l’agonie.

À l’an prochain!

Le ministère ne parle pas d’un système informatique qui répond mal à la demande, mais plutôt d’un système qui a «connu une popularité et un achalandage exceptionnels». À ceux qui n’ont pas été capables de se connecter cette année, le ministère réplique simplement qu’ils pourront «tenter leur chance» l’an prochain.

Le ministère explique aussi que près de 42 000 candidats ont créé un compte sur Mon projet Québec, «ce qui est amplement suffisant pour que le Québec puisse atteindre les 2800 demandes de certificat de sélection nécessaires» cette année.

Les contribuables ont payé cher pour ce système informatique chancelant. Ce projet développé en plus de cinq ans devait initialement coûter 4,9 M$ et sa dernière estimation en était à 6,7 M$. En cours de route, le ministère a constaté que le système n’allait pas répondre aux exigences, ce qui a nécessité des «réajustements» et a créé des «imprévus», nous a expliqué le ministère. Les firmes CGI, Sirius et Cofomo ont été mandatées pour réaliser ce projet.

Rêve freiné

Notre Bureau d’enquête a recueilli les commentaires de quelques candidats qui n’ont pas été en mesure de s’inscrire pour immigrer au Québec en raison de ces déboires de nature informatique:

«L’expérience avec Mon projet Québec a été frustrante. J’ai essayé de me connecter le 8 janvier, mais ça ne fonctionnait pas. Il était écrit qu’il s’agissait de problèmes temporaires. J’ai essayé 50 fois plus tard, sans succès. Puis 100 fois et, par miracle, j’ai réussi. Pour entrer mes renseignements personnels, j’ai dû réessayer 30 fois. Et quand j’ai enfin pu passer à la prochaine étape, il était écrit que je ne pouvais pas soumettre ma candidature.»

- Ingénieur en informatique diplômé à Bombay. Développeur principal au sein d’une entreprise de télécommunication de 22 000 employés

«Je suis vraiment fasciné par la culture québécoise et j’aimerais y vivre. Je rencontre les critères et j’ai mis beaucoup d’efforts avec mon avocat dans la préparation. Cependant, c’est vraiment décevant que ça ne fonctionne pas en raison de problèmes techniques informatiques [...] J’espère profondément que des mesures seront prises pour mieux implanter un système informatique pour aider ceux qui rêvent d’aller chez vous.»

- Maître ingénieur en télécommunication, diplômé de l’Université du Maryland

«Nous avons commencé le processus pour aller au Québec au milieu de l’année dernière. Nous avons tout préparé afin d’avoir les documents en main pour soumettre notre candidature. Sur le portail [Mon projet Québec], le système plantait encore et encore. Les problèmes informatiques ne nous permettaient pas de nous inscrire. Nous avons compromis nos emplois, notre maison, notre temps pour nous préparer. Et notre projet ne fonctionne pas en raison d’un problème avec le portail web [...] Nous sommes en train de nous demander si nous allons vraiment continuer d’investir notre temps dans ce projet.»

- Deux bacheliers en informatique avec spécialisation en gestion de projet diplômés à Rio de Janeiro

«C’est décevant d’avoir tout planifié au plan juridique et d’avoir recueilli tous mes documents pour ensuite ne pas être capable de me connecter sur la plate-forme. Je n’ai jamais eu l’occasion d’avancer, car le système informatique ne m’en a jamais donné l’occasion. À cause de la non-réponse du site internet, je n’ai pas pu avancer dans ce qui devrait être une plate-forme qui donne une chance égale à tous ceux qui participent au programme. Je suis certain que le gouvernement peut mieux faire.»

- Ingénieur en informatique, diplômé en Inde