/lifestyle/books
Navigation

Les Ambitieux

Garth Risk Hallberg
Photo courtoisie Garth Risk Hallberg

Coup d'oeil sur cet article

Un peu plus de 970 pages écrit petit, ça vous dit quelque chose sur l’auteur: soit il passe sa journée chez Tim en se parlant tout seul et en écrivant sur des napkins la véritable histoire des dauphins modifiés génétiquement par la CIA; soit c’est un romancier avec de l’ambition.

Dans le cas de City On Fire, de Garth Risk Hallberg, c’est de l’ambition. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir «risk» dans son nom, mais présenter un premier roman inspiré de Dickens qui se déroule dans le New York de la fin des années 70 et qui met en scène une bonne douzaine de personnages principaux, c’est rare en titi.

City On Fire <br />
Garth R. Hallberg <br />
970 pages
Photo courtoisie
City On Fire
Garth R. Hallberg
970 pages

D’où une avance de 2 millions de dollars de la part d’un éditeur qui, pour rentrer dans son argent, ne lésine pas sur la mise en marché. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu un tel battage pour un premier roman.

Alors? Disons d’abord que le pari du roman à la Dickens est assez réussi. Je crois moi aussi que les fils croisés de nombreuses lignes de récit finissent par créer une tapisserie digne de ce nom, une sorte de peinture d’un monde saisi à un moment donné. New York ne se résume pas ou alors on tombe dans le cliché. Mais superposez cinq, 10, 15 lignes de récit qui finiront par se rejoindre, et vous aurez un roman qui progresse vite, mais qui en raconte tellement qu’il réussit à suspendre le temps, en quelque sorte, et à faire voir au ralenti ce qui nous échappe en temps normal.

Il y a là un réel plaisir de lecture qui dure des semaines, un plaisir qui tient autant à la curiosité de savoir comment tout ça va finir qu’à l’empathie qui se construit envers les personnages, même les plus répugnants. C’est ce que ça permet, prendre son temps. Et ce n’est pas d’hier que certains l’ont compris. Hugo, Dickens, Dumas, Melville. Guerre et Paix, j’aime autant vous avertir, ce n’est pas court. Mais ça en prend, des pages, quand on a l’ambition d’écrire sur la guerre ET la paix.

City On Fire mérite-t-il tout le battage qui l’entoure? Misère, c’est l’Amérique qui le veut, et l’Amérique exagère toujours. La réponse est non. C’est un superbe premier roman, et je salue l’ambition de l’auteur. C’est toujours ben mieux de se dire: «tiens, je vais tenter l’impossible» que de se résigner à écrire «un p’tit roman». Étant donné qu’on atteint rarement notre cible, vaut mieux viser le plus haut possible.

Mais on en fait trop avec City On Fire, et on en fait jamais assez avec les littératures qui n’ont pas les moyens de l’Amérique. Des ambitieux, il n’en manque pas au Québec, extraordinaires raconteurs, Nicholas Dickner, Dominique Fortier, Perrine Leblanc, Daniel Grenier, Éric Dupont, Louis Hamelin, pour n’en nommer que quelques-uns, qui voient grand, qui embrassent large, qui écrivent ample. Des ambitieux qui ont les moyens de leur ambition, mais pas deux millions de dollars dans leur compte en banque. Ici, on les a lus, et encore, pas assez. Mais les Américains ne savent même pas qu’ils existent. Et c’est injuste.

Et ça donne envie de foutre la ville en feu.