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Nationalisme mal placé

Nationalisme mal placé
AFP

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Après l’annonce de l’acquisition de RONA par l’étatsunienne Lowe’s, les inévitables cris horrifiés des nationalistes économiques ont fusé de partout cette semaine. À les entendre, on braderait le Québec au plus offrant et l’essentiel des entreprises québécoises seraient menacées de devenir propriété d’«intérêts étrangers», si ça n’était pas déjà le cas.

Avec le talent d’un tragédien recalé du Conservatoire de théâtre, François Legault a affirmé, le trémolo dans la voix, que les fondateurs légendaires de RONA, «Rolland et Napoléon étaient maintenant des Américains», se demandant si le «Québec devenait une économie de succursales». Pierre Karl Péladeau s’est énervé sur toutes les tribunes possibles, affirmant que «Nous en avons trop perdu, des sièges sociaux. Tout le monde le dit, tous les commentateurs le disent.» Dans le Devoir de samedi, Michel David associe le manque de volonté du gouvernement Couillard en la matière à son allergie à toute forme de nationalisme et considère que RONA est un «symbole de l’identité économique québécoise». Dans le Journal, Mathieu Bock-Côté soutient même que «Le Québec subit en ce moment une forme de démolition de moins en moins tranquille. Cette vente est un symptôme de notre ratatinement collectif, de notre régression provinciale.»

Rien de moins.

Ces égosillements péremptoires ne reflètent cependant pas la réalité – et leurs auteurs se rendent coupable de ne pas (vouloir) comprendre la dynamique la plus élémentaire du capitalisme contemporain.

S’il est vrai que le Québec a perdu du terrain en termes de nombre de sièges sociaux de grandes entreprises ces dernières années, il est largement abusif d’invoquer l’hécatombe. Au cours des trois dernières années, ils sont passés de 577 à 568 (neuf de moins, soit une baisse de 1,56%) et les emplois qui y sont rattachés, de 51 544 à 52 072 (une hausse d’un peu plus de 1%). Le nombre de sièges sociaux au Québec est en-dessous de la moyenne canadienne mais 22,9% des emplois canadiens au sein des sièges sociaux sont en territoire québécois, l’équivalent de son poids démographique.

Le portrait n’est donc pas catastrophique, loin s’en faut.

Ce qu’il y a de troublant dans cette obsession avec les sièges sociaux est qu’on leur accorde une importance démesurée. Le Québec souffre d’un syndrome du fétichisme du siège social, comme s’ils représentait le Saint Graal du développement économique. On affirme qu’ils permettent le développement d’une expertise locale, par exemple en embauchant des juristes, des comptables et autres spécialistes utiles à leur bon fonctionnement. Mais en quoi ces professionnels structurent-ils l’économie québécoise et, surtout, développent-ils leur «identité économique»? On ne parle tout de même pas d’ingénieurs, de chimistes ou des adorés entrepreneurs qui bâtissent l’avenir économique de la Nation!

D’autre part, on magnifie à outrance l’impact économique de la présence de sièges sociaux sur le territoire. Les deux plus grandes institutions financières du Canada, la Banque Royale et la Banque de Montréal, ont un siège social à Montréal et à Toronto. Pourtant, on sait bien que leurs décisions d’entreprises sont prises à Bay Street, pas sur la rue Saint-Jacques qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été jadis.

Il en sera de même, bien sûr, de RONA, dont le siège social canadien sera situé en région montréalaise. Les véritables décisions d’affaires seront prises à Mooresville, en Caroline du Nord. Bien évidemment, l’acquéreur affirme solennellement, le cœur sur la main, que les emplois canadiens seront maintenus et que les fournisseurs locaux de RONA (qui s’approvisionne à hauteur de 50% au Québec et à 85% au Canada) continueront à livrer leurs produits dans leurs magasins québécois. On le sait bien, ces promesses sont rarement tenues, et je comprends bien l’inquiétude de mes concitoyens en la matière.

Mais c’est oublier deux choses. D’une part, il y a aussi des entreprises de propriété québécoise qui font des acquisitions à l’étranger. Parmi les achats récents, pensons à celui très médiatisé de la chaîne Couche-Tard qui a mis la main sur les 2300 magasins Statoil Fuel & Retail en Norvège, en 2012, pour la somme de 2,8 milliards de dollars – à peu de choses près l’équivalent de l’acquisition de RONA à 3,2 milliards – et en décembre 2014 sur les établissements des épiceries The Pantry pour 1,7 milliards.

Devons-nous nous péter les bretelles de ces acquisitions? La question qui se pose est celle de la qualité de l’entreprise. En l’occurrence, on parle ici d’une corporation milliardaire qui combat le doit à la syndicalisation de ses employé-es, qui n’offre que des emplois à salaire minimum et qui n’est, au final, qu’un petit commerce de proximité. On est loin d’industries et d’emplois structurant pour l’économie québécoise – où est l’identité économique du Québec dans Couche-Tard? C’est la même histoire pour RONA: une chaîne de magasins de détail, sans plus.

La vente de RONA à Lowe’s s’inscrit dans une logique très simple du capitalisme financiarisé. À partir du moment où l’entreprise acquiert une masse critique conséquente, son seul objectif d’affaire est d’accroître le bénéfice pour ses actionnaires, lesquels accepteront froidement la vente de leurs actifs, question de bénéficier de la valorisation de leurs actions. Point final. Il n’y a pas de nationalisme ici, il n’y a que l’intérêt particulier qui prime. Il en est de même des consommateurs qui préfèrent acheter chez le concurrent de RONA, Home Depot, qui offre des prix en moyenne, à ce qu’on me dit, de 15% moindre.

Bien sûr, il existe un grand nombre d’entreprises au Québec qui cherchent à se fournir localement, parce que leurs dirigeants le désirent. En grande partie parce qu’elles n’entrent pas dans la dynamique de la financiarisation. Mais dès lors qu’elles s’y soumettent, elles se condamne à cette logique de la soumission aux règles asservissantes du capitalisme. Le problème, n’en déplaise aux Bock-Côté de ce monde n’est pas le «ratatinement collectif» du Québec mais le bête ratatinement de notre vie économique à la logique économique capitaliste.