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Le plus beau métier du monde

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 Il y a maintenant 8 ans que je pratique le plus beau métier du monde, soit celui d’enseignante.

Même après huit ans, j’arrive toujours dans ma classe le sourire aux lèvres, enchantée de voir mes étudiants, qui sont pratiquement mes amis.

J’ai la chance d’enseigner le français aux Néo-Québécois. J'enseigne le français oral et mes étudiants, en début de parcours, entrent dans ma classe en connaissant «bonjour» et «je t’aime». Près de deux mois plus tard, hier une étudiante écoutait Carla Bruni sur son cellulaire. «Madame, je comprends, je comprends!» s’exclamait-elle en riant. Un autre étudiant a «C’est le temps des vacances» comme sonnerie et écoute d’autres chansons d’il y a quelques décennies lors des pauses.

Toute la classe a été émue cette semaine par l’annonce de la grossesse d’une autre étudiante. Enseigner en microcosme multiculturel laisse place à des situations qui pourraient paraître étranges. Hier, nous avons pris une photo en classe, et sur celle-ci, nous pouvions voir une étudiante colombienne aux jeans déchirés sourire à côté d’une autre vêtue d’un hijab. Ma classe, c’est toute la diversité du monde. C’est un Pakistanais et un Salvadorien qui pratiquent ensemble un examen oral. C’est une Afghane qui rit en ne comprenant rien à l’accent d’une Cambodgienne. C’est un musulman qui, lors de l’apprentissage des points cardinaux et des directions cette semaine, nous montre son application pour trouver la Mecque sur son iPhone, et des catholiques qui l’observent en souriant.

Alors qu’ils disaient trois mots il y a deux mois, il faut maintenant leur demander de se taire. Ils vivent leur premier hiver, certains n’avaient jamais vu de neige. Ils regardent par la fenêtre, hypnotisés lorsqu’ils aperçoivent des flocons tombant du ciel. Leur regard donnerait envie à n’importe quel Québécois détestant l’hiver de se remettre à l’aimer.

Hier midi, après la classe alors que nous parlions de plats traditionnels, j’ai prononcé le mot «poutine». Deux jeunes femmes avaient vraiment envie de découvrir ce plat étrange, qui fait pourtant partie de notre patrimoine culinaire, et bien nous sommes allées en manger une! Deux Colombiennes qui mettent pour la première fois leur fourchette dans une montagne de frites, de fromage en grains et de sauce en haussant les sourcils, c’est vraiment beau à voir. L’enseignement aux nouveaux Québécois est rempli de ce genre d’anecdotes qui nous font apprécier notre métier de jour en jour.

Si j’avais eu envie de devenir riche, évidemment j’aurais choisi un autre métier.

Si j’avais voulu pouvoir quitter le travail tôt et ne jamais ouvrir mes livres et mon ordinateur pour travailler le soir, j’aurais choisi un autre métier.

Si j’avais voulu être reconnue par la société comme exerçant un métier «valorisé» j’aurais aussi choisi un autre métier.

Par contre, lorsqu’on coupe par exemple dans les budgets de formations continues aux enseignants, je serre les poings. Lorsque j’entends qu’on coupera dans la semaine de la persévérance, j’ai envie de hurler dans mon auto. Le savent-ils, nos dirigeants, à quel point cette semaine peut-être motivante? Non, ils ne savent pas non plus que les étudiants qui ont gagné des dictionnaires dans le cadre de cette semaine étaient heureux? Ont-ils pu lire les messages ayant pour thème la persévérance écrits par des adultes qui sont en train de se franciser partout sur les murs de l’entrée de mon centre? Ils ne les ont pas vus, évidemment, car ils ne viennent jamais dans nos écoles, sinon ils sauraient à quel point sur le terrain, les élèves ont besoin de ce type de motivation.

Je n’ai pas choisi de devenir enseignante pour faire la piastre ni pour que la société me valorise, parce que sinon, franchement, j’aurais été déçue!

J’ai choisi mon métier parce que je l’aime. J’ai choisi mon métier parce qu’hier en recevant un bouquet de fleurs et une carte écrite en français – par des nouveaux arrivants qui ne sont ici que depuis deux ou trois mois en moyenne — j’ai fondu en larmes. J’ai choisi ce métier, car constater les progrès des élèves jour après jour est un salaire en soi, même si ça ne paie pas l’hypothèque. 

Et si je prends parfois plume ou micro pour chialer sur les conditions de l’enseignement au Québec, ce n’est pas parce que je n’aime pas mon travail ou que j’en suis insatisfaite. Contrairement à certains chroniqueurs de droite qui s’époumonent à dire que les enseignants devraient choisir un autre métier s’ils ne l’aiment pas ou n’en sont pas satisfaits; c’est tout le contraire: j’aime mon métier et j’ai envie de pouvoir le faire encore longtemps, et d’avoir encore le sourire aux lèvres chaque fois que j’entre en classe.