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Viser Uber, buter chauffeurs

UBER-GERMANY/INJUNCTION
Photo Archives / Journal de Montréal

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N’est-ce pas lâcheté de songer concentrer la répression sur les exploités d’UberX plutôt que sur la riche et arrogante corporation multinationale ?

Les propos rapportés ont de quoi faire sursauter. Le gouvernement Couillard envisage de suspendre le permis des chauffeurs d’Uber si l’entreprise continue d’agir en mauvaise entreprise citoyenne, observe Charles Lecavalier du Journal qui cite aussi le ministre des Transports Jacques Daoust : « Éventuellement, s’il faut qu’on aille là on ira là ».

Quel courage !

D’un côté, nous avons une puissante corporation milliardaire qui persiste et signe ouvertement à poursuivre des activités clairement illégales. De l’autre, les individus isolés que cette corporation a recrutés grâce à une habile campagne de propagande planétaire.

« beaucoup de profits à partir d’une main-d’œuvre peu payée et d’une cote prélevée sur chaque service »

Alors voilà, butons ces petits travailleurs souvent vulnérables pour toucher le gros puissant capitaliste.

Qui sont ces chauffeurs ?

De dangereux criminels ? Oh, ces chauffeurs d’UberX doivent bien savoir aujourd’hui que leurs activités de taxi sont illégales. Mais un portrait plus juste nous montre plutôt une majorité de gens qui font dans la débrouille.

Un des rares chercheurs qui a étudié, un peu, nos chauffeurs québécois d’UberX est Olivier Germain, professeur au Département de management et technologie de l’UQAM. Il a notamment suivi des chauffeurs Uber pendant une semaine.

Uber fait porter tout le poids et tous les risques de l’entreprise sur les chauffeurs

Dans une interview que je me permets ici de citer largement, Germain rappelle d’abord qu’une « plateforme » comme Uber est un intermédiaire « générant beaucoup de profits à partir d’une main-d’œuvre peu payée et d’une cote prélevée sur chaque service. » L’entreprise recourt à un bassin interchangeable de travailleurs autonomes majoritairement sous-payés et à statut précaire. « Ces derniers n’ont pas de contrats signés avec Uber et pas de protection sociale », rappelle Germain.

C’est ainsi que « des gens ordinaires se mettent à marchander leurs compétences du quotidien ». Comme la simple compétence à savoir conduire une automobile dans ce cas-ci.

« La plupart travaillent à temps plein en cumulant plusieurs emplois. J’ai vu, par exemple, un professionnel de recherche faire de l’Uber pour arrondir ses fins de mois. » « Plusieurs chauffeurs investissent, par exemple, dans des voitures plus luxueuses afin d’améliorer leur revenu et leur standing sans support financier de la part d’Uber. » Mais seuls les plus forts survivent. Car le modèle d’affaires d’Uber est précisément de faire porter tout le poids et tous les risques de l’entreprise sur les chauffeurs, rappelle le professeur Germain.

Les caïds milliardaires

Oui, Uber dispose de milliards ainsi que de dirigeants, lobbyistes, juristes et relationnistes pour attaquer, se défendre, contrattaquer.

Mais comme je l’ai déjà démontré, Uber est une géante numérique aux pieds d’argile très fragile en fait.

Si Uber se voyait interdite d’utiliser au Québec les services des banques ou des entreprises de télécommunications, l’entreprise cesserait aussitôt d’exister sur le territoire québécois.

Et ses chauffeurs cesseraient aussitôt d’être ses chauffeurs. Sans amendes. Sans saisie de véhicule. Sans enquête. Sans poursuite. Et surtout, sans retrait du permis de conduire qui est une peine pouvant avoir de graves conséquences, non seulement pour l’individu, mais aussi ses proches.

Québec doit clairement affirmer que se servir de services de télécommunications et de services bancaires pour conduire des activités illégales est aussi illégal. Et que de telles activités peuvent donc être promptement interrompues une fois l’illégalité prouvée.

des attaques contre des petits vulnérables ne sont pas nécessaires pour atteindre le gros puissant

S’il s’avère que les lois et mécanismes actuels ne permettent pas une telle interruption dans des délais raisonnables qui évitent les disruptions sociales, alors ce sont ces lois et mécanismes-là qu’il faut prioritairement songer à amender.

Car Uber n’est qu’une seule entreprise.

Bien d’autres ont tenté et de bien plus nombreuses autres encore tenteront d’utiliser des innovations numériques pour imposer des pratiques qui enfreignent ou contournent nos lois.

Québec doit avoir le courage d’affirmer la primauté de la démocratie contre ceux qui veulent jouer aux caïds en leur faisant clairement face plutôt qu’en concentrant ses attaques sur ceusses que ces caïds capturent dans leurs filets.

Cela d’autant plus que, grâce justement au numérique, des attaques contre des petits vulnérables ne sont pas nécessaires pour atteindre le gros puissant.