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Le silence

Le silence
Photos courtoisie, Paul Simier

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Depuis quelques semaines, j’ai pris mes distances des médias, traditionnels et sociaux. Besoin de me taire, besoin de faire taire le bruit ambiant. Se réfugier dans le silence constitue l’un des grands luxes de notre époque. Peut-être en a-t-il toujours été de même? Peu importe, au fond.

Je suis dépressif chronique. À certains moments de ma vie, je ressens une fragilité intérieure. Il m’est un peu difficile de le verbaliser. Qui aura connu cet état dans sa vie comprendra. Pour les autres, j’ai l’habitude de comparer cela à la peur de glisser sur un escalier glacé. Ce vif moment où tout notre être est sollicité pour sauver nos fesses d’une chute malencontreuse et où on mobilise l’entièreté de notre concentration à agripper la rampe d’escalier pour l’éviter. Il ne s’agit pas d’une réflexion rationnelle, réfléchie, mais bien d’un réflexe de «survie». Ma rampe d’escalier mentale lorsque je sens le sol se dérober sous mes pieds, c’est le silence – un mécanisme de défense plus socialement acceptable que de se rouler en boule sous les couvertures.

Si je vous parle de cela aujourd’hui, ça n’est pas pour vous faire part de l’état psychologique de ma petite personne, qui est sans intérêt pour vous. C’est que nous vivons à une époque où les problèmes de santé mentale sont à la fois de plus en plus présents et où on accepte de plus en plus d’en parler. Malgré cela, de nombreux tabous subsistent. Une jambe fracturée attire la compassion des autres, mais annoncer qu’on vit avec une dépression ou un trouble anxieux détournera les regards, au mieux. Pourtant, un problème de santé mentale ne tombe pas plus du ciel qu’une fracture du tibia. Si la science nous explique que nous pouvons avoir des prédispositions à des problèmes de santé mentale, ils se développent souvent suite à des événements particuliers émergeant dans notre environnement. Il est parfois difficile, voire impossible, d’en découvrir les causes précises, mais une chose est presque toujours certaine: il s’agit d’un état avec lequel on vivra pour une grande partie de notre vie, sinon jusqu’à notre mort. Mon état dépressif fait partie de moi au même titre que la couleur de mes cheveux (pour ce qui en reste). Je n’y puis rien changer, sauf l’accepter et apprendre à vivre avec.

En revanche, nous pouvons faire quelque chose collectivement pour contrecarrer les causes menant à certains problèmes de santé mentale. Car la situation ressemble à une épidémie. Une étude affirmait, en 2012, que 15 ans plus tôt, 30% des absences au travail étaient reliées à des problèmes de santé mentale, alors qu’aujourd’hui la proportion serait de 50% à 60%. Le burn-out, notamment, serait le «fléau de l’heure» dans le monde du travail.

Les causes sont évidemment multiples: pressions à la performance accrues, précarisation de l’emploi ou transformations rapides de l’environnement de travail par l’introduction de nouvelles technologies, entre autres. Alors que les innovations de tout genre (technologiques autant que de gestion) devraient faciliter notre vie professionnelle, elles semblent, au contraire, davantage nous presser le citron. Ce qui frappe, c’est que ces contraintes atteignent l’ensemble de la chaîne hiérarchique – hormis peut-être le sommet, et encore. Pourquoi diable acceptons-nous, simples employé-e-s autant que les patron-ne-s , d’être asservis à un monde de moins en moins respectueux de notre humanité? En partie parce que nous n’avons pas d’autre choix, sauf celui de le transformer radicalement, ce qui n’est pas une mince tâche.

En attendant le Grand Soir de la transformation radicale ou de la révolution, il serait souhaitable que les gestionnaires d’entreprises prennent conscience de ce fléau et agissent en conséquence, puisqu’elles et ils en sont aussi victimes. Plus facile à dire qu’à faire, bien évidemment. Le capitalisme contemporain est une machine à broyer les vies, plus que jamais. Il ne s’agit pas ici d’une posture politique de gauche, ni de droite, ni d’anti-capitalisme, peu importe l’étiquette, mais bien de reconnaître que l’organisation de notre vie au travail est ruineuse, au propre comme au figuré. Bien avant l’aspect humain, dans une stricte vision d’efficacité économique ces problèmes de santé mentale coûtent une fortune aux entreprises et à l’ensemble de la collectivité. Il est aberrant de constater que des gestionnaires encouragent – malgré leur volonté, en grande partie – le développement d’environnements de travail qui génèrent d’aussi grandes inefficacités et des coûts faramineux.

Si faire silence peut constituer un mécanisme de défense face à des épisodes difficiles que nous vivons personnellement, choisir de ne pas voir ses causes sociales et économiques devrait maintenant être inacceptable, collectivement.