/news/society
Navigation

Un gros lot qui vire au cauchemar

Oui, gagner un million de dollars peut changer le monde, mais pas toujours pour le mieux

Des nombreux biens de luxe que Léo Cloutier et Diane Duchesneau se sont payés grâce à leur gros lot, il ne reste que des photos et des souvenirs.
Photo Sébastien St-Jean, Agence QMI Des nombreux biens de luxe que Léo Cloutier et Diane Duchesneau se sont payés grâce à leur gros lot, il ne reste que des photos et des souvenirs.

Coup d'oeil sur cet article

Le bonheur de gagner un million de dollars à la loterie peut rapidement se transformer en cauchemar si on se met à mener une vie de millionnaire du jour au lendemain.

Un ou deux millions, c’est vite passé de nos jours, si on dépense trop ou si on tombe malade, par exemple.

Ce qui vient aussi avec un gros lot, ce sont des parents et des amis qui s’attendent à des cadeaux qui ne sont parfois jamais assez gros à leurs yeux.

Selon un recensement effectué par Le Journal dans ce milieu où personne n’est loquace, oui, gagner un million permet d’avancer des projets de retraite, mais, non, il ne permet pas d’éliminer tous ses soucis.

Par exemple:

  • Une famille de Terrebonne qui a gagné plus d’un million vit aujourd’hui de l’aide sociale et a accepté de témoigner du danger de tout perdre.
  • Un autochtone du village atikamekw d’Obedjan, au nord du réservoir Gouin, a flambé 2,3 M$ et vit aujourd’hui pauvrement.
  • Un homme de Prévost a vu des amis s’éloigner, un entrepreneur de Québec s’est exilé en campagne après avoir été trop généreux.
  • Une famille de la Mauricie connaît des frictions avec des proches.

«On est à la dérive»

Le cas du couple Cloutier de Terrebonne est peut-être le plus triste connu au Québec depuis la célèbre l’histoire de la famille Lavigueur.

Les Cloutier ont profité de leur million remporté au 6/49, en 2003, mais ils ont tout perdu et vivent maintenant de l’aide sociale.

«Ce n’est pas croyable. Ça nous a été donné, puis ça nous a été enlevé, se désole Diane Duchesneau. Dans le temps des Fêtes, j’ai fait une demande pour de l’épicerie. C’est plate, on est à la dérive.»

Le couple a reçu Le Journal dans le petit logement de Terrebonne qu’il loue grâce à l’aide sociale.

En montrant les photos de l’époque, où elle et son mari vivaient richement, Mme Duchesneau ne peut retenir ses larmes. Elle se remémore leur luxueuse maison, leur Harley-Davidson, l’immeuble résidentiel, les voyages dans le Sud et tous les autres biens achetés avec le chèque de Loto-Québec. Le couple vivait d’une petite entreprise de nettoyage à Terrebonne.

Leurs premières divergences déclenchent leurs déboires. Mme Duchesneau voulait étaler les paiements, selon les recommandations de leur conseiller financier, mais M. Cloutier désirait payer l’entièreté des biens comptant.

Ils ont aussi offert 5000 $ à chacun des membres de la famille et gâté leurs trois enfants.

Descente aux enfers

La chance a rapidement mal tourné.

En quelques années, ils ont tout perdu en raison de problèmes de santé et d’une mauvaise gestion de leurs avoirs.

«Le bonheur était beaucoup plus présent avant de remporter le million», laisse tomber la femme.

Son mari a de nouveau contracté une infection à streptocoques, comme cela avait été le cas avant de remporter le gros lot. Il a dû mettre un terme à sa carrière, ce qui a fait basculer les finances de l’entreprise. «On s’est endettés», confient-ils. Elle a tenté de s’occuper de son mari et du commerce, mais en vain.

Le couple Coutier a alors pigé dans la cagnotte gagnée jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Ils ont vendu leurs biens: c’est la maison qui a disparu en premier, puis l’entreprise.

«C’était ma vie. Tout ce que j’ai fait et mérité, je l’ai perdu», raconte Mme Duchesneau.

Le malheur a séparé les membres du couple, qui sont toutefois revenus ensemble par la suite. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les Cloutier fondent encore de l’espoir sur les loteries. «Je joue chaque semaine 20 $, confie M. Cloutier. Oui, je sais que je vais gagner.»

En froid avec des proches

Gagner un gros lot peut aussi conduire à des tensions avec les proches. Une nouvelle millionnaire de 50 ans confie que son gain a créé un «froid» dans sa famille.

Manon Janvier, une technicienne au centre de distribution de Cogeco à Trois-Rivières, n’a plus de soucis financiers aujourd’hui. «On se sent bien», dit-elle.

Le côté négatif, c’est la relation avec quelques-uns de ses proches qui s’est détériorée. «C’est beaucoup, un million, mais ce n’est pas tant que ça en 2016, dit-elle, soulignant qu’il y a des membres de sa famille qui ont mal compris la situation. Ç’a fait un froid.»

Manon Janvier
Manon Janvier

Avenir financier

En premier lieu, Mme Janvier a voulu s’assurer un avenir financier et planifier ses beaux jours avec son mari.

«Ça va devancer ma retraite de quatre ans. C’est le gros point positif de la chose. J’avais prévu travailler jusqu’à 65 ans. C’est le gros cadeau que je me suis fait. Je gâte aussi mon conjoint et mes enfants, explique-t-elle. Les gens s’attendaient à quelque chose de plus.»

Mais elle n’avait pas prévu d’argent pour tous les membres de sa famille. «Mes enfants, c’est ma priorité, mais les gens ne comprennent pas toujours. Par chance, dit-elle, les relations semblent se rétablir avec le temps. Il y a certaines personnes qui s’étaient éloignées et qui ont compris. Ils sont revenus.»

Savoir dire non, ce n’est pas facile

Loto-Québec assure qu’elle s’est adaptée afin de protéger les gagnants d’un potentiel désastre financier et psychologique. Elle a ajouté des références de psychologues pour aider ceux qui ont de la difficulté à gérer leurs gains.

«C’est au niveau émotif que c’est compliqué. Savoir dire non, ce n’est pas donné à tout le monde et c’est humain», explique la chef de service Danielle Dumoucher, qui gère l’accueil des gagnants.

Un document remis aux gagnants comprenant de nombreux conseils mentionne qu’il ne faut «pas se gêner d’aller voir un psychologue. Parler à quelqu’un de l’extérieur, ça va aider».

Loto-Québec fait aussi un suivi quelques semaines après les premières dépenses. Il y a peut-être d’autres «Lavigueur» dans le lot, confie Mme Dumoucher, tout en précisant que ces personnes restent plutôt discrètes.

«Ils ne m’appellent pas pour me dire qu’ils ont perdu tout leur argent [...] Mais on essaie de leur dire d’aller voir leur banquier et de prendre conseil. Souvent, les gens vont le faire.»

Depuis avril 2015, la société d’État a recommencé à inviter les journalistes à la rencontre des gagnants, après une longue pause.

«On s’est raffiné dans notre accueil des gagnants. On a tenu compte des commentaires. On les accompagne, on ne les laisse pas tomber.»

«On leur donne des pistes. Des millions, on s’entend, ça change une vie. On les invite à laisser tomber la poussière. Souvent, ils sont très terre à terre. J’ai vu une évolution quant à la connaissance et la prudence de nos gagnants», dit Mme Dumoucher.

5 conseils de loto-québec aux gagnants

1 - Utiliser prudemment les réseaux sociaux

La prudence et la vigilance sont toujours de mise. Les gagnants doivent porter une attention particulière aux informations qu’ils communiquent et être vigilants lorsqu’ils reçoivent des demandes d’amitié de la part de personnes qu’ils ne connaissent pas.

2 - Prendre son temps

Il faut avoir le temps de réfléchir avant de prendre des décisions, recommande la société d’État.

3 - Rencontrer un conseiller financier

Les gagnants sont encouragés à faire affaire avec des professionnels reconnus et accrédités.

4 - Placer les gains

Le premier geste avisé et rentable est de déposer le chèque sous forme de certificat de placement à court terme. Ainsi, l’argent fructifie pendant la période de réflexion.

5 - Consulter un psychologue au besoin

La société d’État rappelle que ce changement important fera certainement vivre des émotions fortes aux gagnants. Il leur est suggéré de consulter un professionnel au besoin.

On ne vit pas en millionnaire avec 1 M$

La triste histoire des Cloutier ne surprend pas Johanne Reney, psychologue en relations interpersonnelles, car des études démontrent que les grands gagnants qui n’ont pas l’habitude de l’argent sombrent parfois dans les chicanes et les dépenses.

Les psychologues soutiennent aussi que l’argent peut diviser les êtres humains et briser des familles. Selon l’experte, «ces gens-là, comme les Lavigueur, ne se seront pas enrichis quelques années plus tard. Ils n’ont pas su comment dépenser et ils se sont fait avoir financièrement, et ce, par des gens assez proches», décrit-elle.

La difficulté de certains millionnaires à dire non peut également créer des problèmes et ternir les relations.

«Il y en a qui pensent réussir à se faire aimer et à changer leur positionnement à l’intérieur du groupe. Ça prouve qu’à la base, ils avaient des doutes», mentionne Mme Reney.

Cette dernière conseille aux gagnants de prendre du recul et de partir en voyage réfléchir à leur avenir.

De son côté, l’économiste à l’Institut de la gouvernance économique du Québec, Michel Nadeau, explique qu’un million de dollars n’a plus la même valeur que par le passé.

Argent volatil

Les taux d’intérêt sont très bas et les gains en capital sont trop faibles pour prendre une retraite hâtive et faire des folies.

«Quand vous achetez une rente viagère auprès d’une assurance, les meilleurs taux que vous pouvez avoir, c’est 2,5 %, ce qui veut dire 25 000 $ par an. Sur un million, plus vous retirez de l’argent et plus ce montant-là va diminuer», explique-t-il.

Par exemple, si vous retirez 25 000 $ de votre gain chaque année et que vous soustrayez aussi 25 000 $ de votre capital, vous pouvez vivre durant 25 ans avec 40 000 $ parce que l’impôt aura bien sûr pris sa part. Ce montant assure «un honnête rythme de vie, sans plus», dit-il.

«Un million ne vous assure pas la sécurité financière confortable. Aujourd’hui, vous êtes un peu condamné à dire: je fais quelques folies et je vais avoir un support pour vivre.»

De pauvre à riche en un jour

Il y a plus de belles que de tristes histoires de millionnaires instantanés et celle de Denis Paquin en est certainement une, hormis quelques frictions avec son entourage.

Ce retraité de 63 ans vivait avec une rente mensuelle de 1200 $ lorsqu’il a remporté un million de dollars. Il est ainsi devenu millionnaire après une longue carrière chez Kraft.

«Je vivais sous le seuil de la pauvreté», raconte M. Paquin.

Denis Paquin s’est découvert une passion pour l’art inuit et a commencé une collection.
Sébastien St-Jean / Agence QMI
Denis Paquin s’est découvert une passion pour l’art inuit et a commencé une collection.

Lorsqu’il a gagné, il a pleuré de joie et festoyé au restaurant avec ses proches. Celui qui n’avait pas bu d’alcool depuis 25 ans avoue avoir pris quelques bons verres de vin ce soir-là.

Il a racheté le duplex familial à Prévost et a tout rénové. Sa mère de 91 ans vit au rez-de-chaussée et le nouveau millionnaire réside à l’étage.

Il a aussi acheté comptant un petit chalet et un véhicule utilitaire sport. «Tout est payé, au complet, il n’y a plus une “cenne” de dette nulle part», explique le gagnant, qui assure ne pas avoir fait de grosses folies.

«Fini les problèmes d’argent. Une chance que je n’ai pas gagné ça à 18 ans, avoue-t-il, mentionnant qu’il aurait peut-être flambé l’argent. Là, il m’en reste, j’ai placé la moitié.»

Des rêves

Il a réalisé un vieux rêve en achetant un chalet au lac Guéguen. Il s’est aussi rendu au Nunavut pour un voyage de pêche et il est tombé en amour avec l’art inuit.

«J’ai été à la chasse au phoque avec des Inuit là-bas et je me suis promené en bateau sur l’océan Arctique. Puis, j’ai été à la chasse au bison et au wapiti. Des petites folies que je me suis payées. Je n’aurais jamais pu me payer ça avant», assure M. Paquin.

Il a aussi donné 25 000 $ à sa sœur. «C’était la plus pauvre de la famille», précise l’homme.

Des jaloux

Il avoue que son prix a fait quelques jaloux, principalement des amis qui se sont éloignés naturellement.

«Ce n’est pas toi qui changes, ce sont les gens autour», croit-il.

Comme la plupart des gens rencontrés par Le Journal pour réaliser ce reportage, M. Paquin est convaincu qu’il gagnera à nouveau le million et continue de jouer à la loterie chaque semaine.

Prendre sa retraite 14 ans plus tôt

Six mois après son gain de 2,7 millions $, Benoît Giroux a pris sa retraite, 14 ans avant la date prévue, et il ne se gêne pas pour parler «d’un beau cadeau de la vie».

M. Giroux fait partie du groupe de 20 employés de nuit du Centre de distribution Rona à Boucherville qui se sont divisé la somme de 55 millions $ en juillet 2015.

Benoît Giroux a pris sa retraite, 14 ans avant la date prévue.
Benoît Giroux a pris sa retraite, 14 ans avant la date prévue.

Le 4 janvier dernier, l’homme de 51 ans a pris sa retraite. Or, elle était pourtant prévue en 2030.

«On vit très bien ça, dit-il en riant. Je n’ai pas quitté l’emploi immédiatement. J’ai pris le temps de revenir sur terre. Ensuite, j’ai planifié ma retraite.»

Il a pris son temps afin de se trouver des projets et assurer son avenir.

«Je prends des mois de vacances. Je fais des travaux à la maison et il y aura quelques voyages», indique-t-il.

Outre des rénovations de la maison, ce qui n’est pas du luxe dit-il, il s’est acheté une Audi Q7.

«Ç’a été une petite gâterie. C’est spacieux et ça va bien.» Ce père de trois enfants veut maintenant rendre heureux les gens autour de lui. «C’est le but», relate M. Giroux.