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Des mélanges meurtriers

Les cocktails de substances illicites et de médicaments fauchent plusieurs vies

Pill bottle with spilling varied medicine over white
Jenifoto - Fotolia

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Cocaïne, méthamphétamine, morphine, GHB, MDMA et fentanyl: les cocktails explosifs de drogues et de médicaments tuent accidentellement de plus en plus de Québécois, notamment des jeunes adultes.

Les décès accidentels causés par des drogues ou des médicaments sont en forte croissance depuis 2010, selon les statistiques du Bureau du coroner. En cinq ans, cela a causé la perte de 1410 personnes. C’est plus que le nombre de décès accidentels et de suicides.

Le Journal a consulté les 309 rapports sur les intoxications accidentelles et indéterminées ayant causé des morts violentes en 2013. Du lot, on dénombre 43 jeunes adultes de moins de 30 ans.

Le Service de police de la ville de Québec enquête sur le décès la semaine dernière d’une jeune femme, Billie Caron, retrouvée inerte sur le parvis de l’église Saint-Roch. La cause exacte de son malaise est inexpliquée, mais les autorités n’excluent pas l’hypothèse de la surdose.

Ces décès surprennent souvent les proches des victimes, comme ce fut le cas pour le père et le frère de Philippe Morand, retrouvé mort dans son appartement de Québec en 2013 après avoir ingéré un cocktail de cocaïne et de méthamphétamine.

Cocaïne mortelle

Dans la catégorie des drogues les plus meurtrières, c’est la cocaïne qui remporte la palme. Elle et ses métabolites étaient présents dans le sang de près de la moitié des morts par surdose. Et, à de nombreuses reprises, elle a été la cause directe des décès.

En plus de la consommation de cocaïne, les coroners s’inquiètent de la présence d’un produit très dangereux qui se retrouve fréquemment dans la poudre blanche: le levamisole, un médicament vétérinaire. Le coroner Arnaud Samson le présente dans un rapport comme «un produit chimique qui déclenche des réactions graves, même mortelles chez les utilisateurs».

Épidémie

Par ailleurs, la santé publique est préoccupée par l’abus des nouvelles drogues de synthèses aux molécules inconnues des autorités, ainsi que par la dépendance aux médicaments de prescription de type opioïde.

«Le problème, c’est que les gens ne savent pas ce qu’il y a dans la rue et ce qu’ils achètent. Il n’y a pas de test prémarketing pour voir», explique Alexandre Larocque, urgentologue au CHUM.

Chaque fois qu’un décès est causé par une surdose de drogue, les coroners concluent qu’il s’agit d’une mort violente.

Une surdose qui a surpris tous ses proches

Philippe Morand, 29 ans, est décédé en 2013 d’une surdose de cocaïne et de méthamphétamine. Ce fut un choc pour les proches de ce jeune travaillant qui mordait dans la vie et était entouré d’amis.

Il a été retrouvé mort par un ami dans son appartement de Québec. Il venait de succomber à une dissection de l’aorte thoracique, et le coroner note qu’il n’avait pas de malformation cardiaque. Dans son sang, on a retrouvé de la méthamphétamine et dans son urine de la cocaïne. Sa consommation était récréative.

Mathieu et Léonard Morand, le frère et le père de Philippe Morand, mort d’une surdose en 2013.
Photo Le Journal de Québec, Jean-François Desgagnés
Mathieu et Léonard Morand, le frère et le père de Philippe Morand, mort d’une surdose en 2013.

«Le fameux cocktail a fait amincir la paroi de son aorte», explique son frère aîné Mathieu.

La famille ne savait rien de sa dépendance et son décès a créé une onde de choc. «Mon frère me le cachait, il ne voulait pas déplaire parce qu’il savait que j’étais contre ça», a expliqué le frère.

Son père aussi a été surpris d’apprendre ce qu’il consommait. «J’ai toujours dit qu’il pouvait prendre du pot, mais la drogue dure je ne voulais pas qu’il touche à ça», relate Léonard Morand.

Un an plus tôt, Philippe avait fondé sa propre entreprise d’isolation. «Il faisait des heures de fou et il n’avait pas beaucoup d’employés avec lui», indique son frère. La fin de semaine, il sortait afin d’évacuer le stress. C’est dans ces occasions qu’il consommait un peu plus.

Philippe était intense dans tout ce qu’il entreprenait, souligne sa famille.

«Lui, ça allait tout le temps bien. Il riait toujours et il ne parlait jamais de ses problèmes. C’était le gars qui faisait le fou dans les veillées. Il était de bonne humeur [...] Il a vécu deux vies avant 30 ans», illustre son père.

Philippe Morand et sa nièce.
Photo courtoisie
Philippe Morand et sa nièce.

Séjour hospitalier

La veille de sa mort, Philippe s’est rendu à l’urgence parce qu’il avait mal à la poitrine. Il a avoué au médecin être un consommateur de «speed». Après de nombreux tests et l’injection de calmants pour traiter des brûlements d’estomac, les médecins lui ont donné son congé de l’hôpital. Il est mort dans les heures qui ont suivi.

«Le coroner nous a dit qu’il aurait pu le déceler son problème en réalisant un test. Mais, une personne de cet âge-là, ce n’est pas quelque chose qu’il pense faire», indique le frère de la victime qui estime que Philippe aurait pu être sauvé.

La famille a décidé de ne pas intenter de poursuite, préférant faire son deuil.

Son père espère maintenant que le triste départ de son fils permettra de prévenir de nouveaux drames.

Une épidémie qui préoccupe la santé publique

Le Journal s’est entretenu avec l’urgentologue Alexandre Larocque qui croit qu’il y a une épidémie d’intoxication accidentelle aux opioïdes et aux nouvelles drogues de synthèses.

Pourquoi les intoxications accidentelles sont-elles en forte hausse?

Il y a une méconnaissance des produits. Il y a des produits nouveaux et on connaît mal les effets. Dans la rue, ça ne veut pas dire qu’on te donne bel et bien ce que tu as voulu acheter. Il y a une inquiétude du côté de la santé publique, parce qu’il y a une abondance de nouvelles molécules.

Avez-vous d’autres inquiétudes?

Ce qui fait peur à la santé publique c’est tout ce qui touche les opioïdes. Toute la grande famille qui regroupe la morphine, le Fentanyl, etc., ce genre de choses là. On voit qu’à la grandeur de l’Amérique du Nord les décès causés par les intoxications aux opioïdes sont en fortes croissances.

Qu’arrive-t-il lorsqu’on mélange les drogues et les médicaments?

Lorsqu’on mélange, l’effet final est difficile à prédire. La personne qui est déjà intoxiquée à un stimulant a peut-être encore moins de jugement qu’une personne qui est à jeun. Dans la majorité des cas, on ne sait pas ce que la personne a pris et elle ne le sait même pas elle-même.

Est-ce que le public qui consomme a changé?

Le problème avec l’épidémie qu’on observe c’est que les gens ne s’intoxiquent plus seulement avec des drogues de rue comme l’héroïne. Ce sont plutôt des produits pharmaceutiques. On parle par exemple de pilules ou des timbres de Fentanyl qui se retrouvent sur le marché noir et les gens en abusent. Il y a même une hausse chez les 50 à 65 ans. Mais, il y a aussi des gens qui consomment de manière récréative de temps en temps, comme les jeunes.

La cocaïne se retrouve majoritairement dans le sang des défunts. Et la coke est souvent coupée avec du levamisole, un produit dangereux. Qu’est-ce que cette substance?

C’est un ajout des revendeurs pour adultérer la drogue. Cette substance a aussi été retrouvée dans les saisies en provenance de l’extérieur. C’est un vermifuge à animaux. Le produit a aussi déjà utilisé dans le passé pour traiter certaines formes de cancer et des maladies inflammatoires. Toutefois, il a été retiré du marché par la médecine humaine parce qu’il causait des complications. Ça a une activité qui peut ressembler à la cocaïne et la personne ne se rend pas compte et les revendeurs font plus d’argent.

Des extraits troublants de rapports de coroner

1er janvier 2013 - Un Jour de l’an funeste

«Des membres de la famille d’Isabelle se rendent chez elle pour fêter la veille du Jour de l’an. En compagnie de son conjoint et de ses proches, elle consomme de l’alcool et mange un peu de nourriture. Les membres de sa famille partent vers 4 h du matin. Elle désire consommer du GHB, mais son conjoint ne le lui conseille pas et il se couche. Vers midi, il la trouve inanimée sur le divan du salon.»

5 juin 2013 - Une soirée qui tourne mal

«Luc célèbre ses 22 ans avec des amis dans un bar. Il consomme de l’alcool et de la cocaïne. Vers 3 h 15, il rentre à son domicile en taxi. Il prend une douche puis se couche avec une amie vers 4 h. Durant la nuit, l’amie trouve qu’il respire vraiment fort et essaie de le réveiller sans succès. Vers 13 h, il est impossible de le réveiller même en lui lançant de l’eau au visage. Il est en arrêt respiratoire.»

24 juillet 2013 - Une virée étudiante prend une tournure dramatique

«Robert est étudiant à l’Université d’Ottawa. Aux alentours de 21 h, il quitte Ottawa avec quelques amis pour venir fêter à Montréal. C’est lui qui conduit. On ne sait pas trop quelle est leur destination. La soirée commence bien. Les textos qu’il envoie encore après minuit sont précis et cohérents. Peu après, il prend de la MDMA (extasy). La situation se dégrade rapidement et il est conduit à l’hôpital. Il a des tremblements et semble rigide. Sa température rectale est à 42 degrés. Le cœur flanche.»

25 juin 2013 - Un trio mortel

«Les amis parlent d’une pilule d’ecstasy que monsieur, 20 ans, aurait utilisée pour la première fois. La toxicologie suggère que la pilule en était une de fentanyl plutôt que d’ecstasy. Ce puissant dépresseur du centre respiratoire, couplé à une intoxication alcoolique importante et à une prise de cannabis a rapidement amené une insuffisance respiratoire et la mort.»