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Nous sommes Madeleine Potvin

Nous sommes Madeleine Potvin

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"A Panama, le 3 janvier 2009, est décédée Madeleine Gingras-Potvin, à l'âge de 82 ans. Madeleine a été travailleuse sociale engagée, mère chérie de beaucoup d'enfants grands et petits, conseillère en joie de vivre, voyageuse, pianiste, femme passionnée et grande cuisinière devant l'éternel" (Avis de décès du 4 janvier 2009).

J'ai connu Madeleine Potvin et travaillé avec  elle dans les années 1985 à 1990. Elle faisait partie de l'équipe du Centre jeunesse de Montréal, dans le Centre-ville. J'y menais alors des recherches sur les mauvais traitements envers les enfants. L'idée nous était venue de développer ensemble de nouvelles approches en intervention auprès des familles accusées de négligence envers leur enfant. Là où je ne voyais que des conditions de vie qui prédisposaient ces mères à négliger leur enfant, Madeleine percevait non seulement les faiblesses mais aussi les forces de ces femmes.

Rieuse, moqueuse, volontaire ce petit bout de femme énergique ne lâchait jamais le morceau. Sa créativité, son optimisme à tout cran contaminaient heureusement la vie de ces femmes mais aussi de ses collègues. À ses connaissances expertes elle ajoutait une vitalité irrésistible. Un jour, elle proposa de nous associer ces mères dont elle avait la charge comme bénévoles aidantes auprès d'autres mères nouvellement signalées à la protection de la jeunesse. Devant ma surprise, sinon ma réticence, elle me dit:   " Mon cher ami, ces femmes là ne sont pas que des mères négligentes. Elles sont autre chose. La négligence, c'est une faille dans leur vie, une vie qui n'a jamais probablement connu autre chose que l'échec ou le rejet. Quand tu leur en donnes l'occasion, tu découvres qu'elles savent faire plein de choses. Elles ne sont pas des mères exemplaires, c'est certain, mais elles savent faire de la couture, faire la cuisine, jouer aux cartes, rigoler et pas mal d'autres choses. Tu vas voir, tu vas voir, elles ne sont pas seulement un fardeau, elles peuvent être des ressources " me disait-elle.  Madeleine s'engageait là où j'aurais baissé les bras.

Nous amorçons aujourd'hui la semaine des travailleurs sociaux.  Ils et elles sont des milliers à ne pas baisser les bras. Il y en a autour de 13 000 au  Québec. On les retrouve partout:  dans les CLSC, les CHSLD, les hôpitaux, les centres jeunesse, les centres de réadaptation, les écoles, les centres d’aide aux victimes d’actes criminels, les centres de femmes, les maisons de jeunes, dans les centres d’hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale, dans les urgences sociales. Plus souvent qu'autrement ces intervenants sociaux côtoient nos dérives de vie: itinérants, malades mentaux, personnes en perte d'autonomie, décrocheurs scolaires, enfants maltraités, jeunes délinquants, mères vulnérables ou femmes violentées, citoyens nouvellement arrivés au pays, toxicomanes, personnes échouées à l'urgence ou à la fin de leur vie.

Les travailleuses sociales font discrètement et assidûment un travail de soutien indispensable auprès de personnes qui se retrouvent dans la marge, traversent une passe difficile ou tentent de se maintenir à flots. Elles ont développé une expertise professionnelle en analyse des besoins de ces personnes et dans l'appariement de leurs besoins à ce que peut offrir l'environnement. Leur mission: aider des personnes souvent fragilisées à se prendre ou se reprendre en main. Elles font souvent dans leur vie la différence entre le désespoir et l'espérance, entre le sentiment d'impuissance et celui d'une force insoupçonnée, entre l'abattement et une vitalité retrouvée.

Les travailleuses et les travailleurs sociaux font leur travail discrètement, souvent dans des conditions difficiles et trop souvent sans les ressources sur lesquelles ils devraient pouvoir compter. Ce sont des professionnels dont le salaire est ridiculement bas et dont le pouvoir de négociation n'a rien à voir avec celui des médecins.  Et ils doivent composer depuis la réforme Barrette avec des changements dans leur environnement de travail où les équipes sont démembrées, le soutien des gestionnaires affaibli, et leur expertise ignorée. On les voudrait parfois plus revendicatifs, plus difficiles à tasser dans le coin. Mais, durant cette semaine qui leur est dédiée, ce n'est pas de leur sort dont ils se plaignent. Ils en profitent plutôt pour dénoncer "les mesures d’austérité, les coupes de services, la médicalisation des problématiques sociales et le désengagement de l’État face aux inégalités sociales" (https://travailsocial.ca).

Cette semaine n'est pas de trop pour leur rendre hommage.