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L’Église de Montréal à la défense des musulmans

L’archevêque Christian Lépine demande aux Québécois de ne pas se laisser contaminer par la peur

Mgr Christian Lépine
Photo Le Journal de Montréal, Pierre-Paul Poulin L’archevêque de Montréal, Mgr Christian Lépine, appelle les Québécois à tendre la main à leurs «frères musulmans».

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Les Québécois ne doivent pas «regarder de travers» les musulmans ni en avoir peur, affirme l’archevêque de Montréal, qui demande à la population de tendre la main à ses «frères».

«Ne laissez pas les attentats changer votre regard sur l’autre. L’islamisme extrémiste est un culte de la violence, pas un culte de Dieu», a martelé Mgr Christian Lépine lors d’une entrevue exclusive accordée au Journal.

«Les musulmans sont nos frères», a-t-il spécifié.

C’est le message que l’homme d’Église a tenu à lancer à la population dans le cadre de la Semaine sainte, laissant entendre qu’il était préoccupé par la dissension que l’attentat survenu à Bruxelles cette semaine pourrait créer dans la population.

«Lors de la Seconde Guerre mondiale, on a interné des Japonais dans l’ouest du pays parce qu’on en avait peur. Il ne faut pas recommencer ça et avoir peur des gens associés au monde arabe et musulman», dit-il.

Pas au nom de Dieu

«Ce qui m’attriste énormément, c’est qu’on tue des innocents dans ces attentats. Ce qui m’attriste d’autant plus, c’est que c’est fait au nom de Dieu. Tu ne peux pas tuer au nom de Dieu», poursuit Mgr Lépine.

Ce dernier refuse par ailleurs de voir dans les attentats une attaque directe contre le christianisme.

«C’est plus vaste que ça. L’État islamique ne persécute pas que les chrétiens. Il s’en prend aussi à d’autres religions, même à des musulmans. Il faut aller au-delà des préjugés. Ça peut être difficile, mais il faut continuer de croire que l’amour peut vaincre le mal.»

Le message de tolérance de l’Église est plus actuel que jamais, croit Mgr Lépine.

«Actuellement, lorsqu’il y a des convictions différentes, ça tourne rapidement à la division et à la confrontation. L’Église dit qu’il faut aider même ses ennemis. Qu’elle sera là pour les catholiques, les bouddhistes, les musulmans. Et le monde d’aujourd’hui a besoin de ça.»

Musulmans émus

L’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec s’est dite «touchée» par les propos de l’archevêque.

«Les attentats terroristes ont des répercussions réelles sur les 3 % de Québécois d’origine musulmane. Malheureusement, il y a un certain nombre de Québécois qui vivent dans la crainte et la haine des musulmans. C’est une réaction responsable de cette institution religieuse. On espère que nos politiciens vont s’en inspirer», a dit le porte-parole Haroun Bouazzi.

Très émue, Samira Laouni, de l’organisme Communication pour l’ouverture et le rapprochement interculturel (COR), a qualifié cette intervention de «lueur à travers les nuages».

«Je suis musulmane. Les attentats à Bruxelles m’ont causé tout un choc. Je me suis dit: “Ah non, pas encore au nom d’Allah.” Une main tendue comme celle-là me rend très heureuse. C’est un message très important pour les jeunes d’ici, qui se font regarder comme des étrangers à l’école alors qu’ils sont Québécois. Comme vous et moi.»

♦ Mgr Lépine rencontrera les Montréalais aujourd’hui à 12 h 30 lors de la traditionnelle collecte de sang du Vendredi saint d’Héma-Québec, qui aura lieu à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde.

Le tiers des églises en difficulté financière

Le tiers des paroisses du Québec éprouvent des difficultés financières et il est faux de croire que l’Église peut compter sur un riche compte en banque pour se sortir de cette crise, affirme Mgr Lépine.

«Nous n’avons pas un fonds de placement immense dont les intérêts nous permettent de vivre, peu importe ce qui arrive. On s’appuie sur la générosité de nos fidèles et c’est ça, notre fragilité. Il s’agit que les gens donnent moins à la quête une année et il y a un problème», affirme l’archevêque montréalais.

Selon ce dernier, facilement un «tiers» des paroisses du Québec éprouvent des difficultés financières.

«Dans les années 1950, 95 % des gens allaient à la messe. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le soutien matériel des paroisses peut parfois devenir impossible. Elles parviennent à peine à soutenir les dépenses courantes. Nous avons besoin de mécanismes de solidarité dans la population.»

Des centaines d’églises démolies

Depuis 2003, 451 lieux de culte, majoritairement catholiques, ont été vendus ou démolis au Québec, selon le Conseil du patrimoine religieux. On comptait au total 2751 lieux de culte en 2003, toutes religions confondues.

«On est rendu au bout d’un système qui ne fonctionne plus. Les sommes versées par les pratiquants ne suffisent pas à payer les activités de pastorale. Imaginez la réfection du toit d’une église! Le tiers des églises en difficulté, ça me paraît conservateur comme statistique», soutient Luc Noppen, professeur au Département d'études urbaines et touristiques de l’UQAM.

«On estime qu’environ 5 % des Québécois pratiquent régulièrement et que 10 à 15 % versent de l’argent aux églises. Pas étonnant que celles-ci éprouvent des difficultés financières. Le problème n’est pas unique au Québec. Plus de 2000 églises ont été démolies ou vendues en Angleterre au cours des dernières années», souligne aussi François Des Rosiers, du Département de finance, assurance et immobilier de l’UQAM.

Selon Statistique Canada, de 1989 à 1993, en moyenne 37 % des Québécois participaient à un service religieux au moins une fois par mois. Cette statistique a chuté à 25 % de 1999 à 2001.

Ce qu’il a dit sur...

La commercialisation des fêtes religieuses, comme Pâques

«Certains diront que je suis d’un optimisme exagéré, mais ça ne me déçoit pas. Il y a de la beauté dans le fait que des gens célèbrent la naissance de Jésus. Il y a de la beauté aussi chez ceux pour qui c’est juste une fête de famille. L’Église n’a pas à être déçue des gens. Quelqu’un pourrait dire que manger autant de chocolat [à Pâques] n’est pas bon pour votre taux de sucre, mais ce n’est pas notre rôle. (rires)»

La baisse d’influence de l’Église catholique au Québec

«Chaque époque a ses grandeurs et ses misères. L’histoire de l’Église au Québec en est une de générosité, mais aussi de faiblesse. Je crois qu’il y a des moments où on a oublié qu’on était là pour servir. Il y a aussi des gens, plus âgés, qui ont l’impression que leur foi leur a été imposée, plus jeunes, par la société. Les choses ont changé depuis la Révolution tranquille. L’Église est moins visible socialement. Elle est plus discrète, secrète. Comme institution, elle a toujours un rôle à jouer. Mais elle se manifeste aussi par l’engagement personnel des chrétiens dans différentes causes. Ce n’est pas parce qu’ils ne brandissent pas un drapeau de l’Église qu’ils ne sont pas là.»

Les jeunes qui se détournent de la religion

«Les jeunes ont entendu beaucoup parler du passé et des critiques envers l’Église. Mais j’ai confiance en la jeune génération. Ce qui me frappe, c’est leur liberté. Ils veulent vérifier les choses par eux-mêmes. On peut trouver difficile de croire, dans un monde comme le nôtre qui est fait de changements rapides. À 20 ans, on ne se pose pas toujours des questions sur le sens de notre vie. Ça vient plus tard, cette quête d’absolu. Malheureusement, plusieurs ont l’impression que l’Église est toujours en train de condamner tout le monde. Ce n’est pas notre message.»

L’ordination des femmes et le mariage des prêtres

«Il y a toujours quelque chose à améliorer, on en convient. Mais moi, la plupart des choses controversées qui viennent de la Bible, je me rallie à ça. [...] Pour l’instant, le célibat est vu comme la meilleure façon d’accomplir sa mission, de se consacrer uniquement à l’Église. Pour ce qui est de l’ordination des femmes, le Christ avait choisi des hommes comme apôtres. Les évêques n’ont jamais pensé qu’ils avaient l’autorité de changer ça, la volonté du Christ.»

 

Qui est Mgr Lépine?

  • Né le 18 septembre 1951.
  • Archevêque de Montréal depuis le 20 mars 2012.
  • Il a enseigné la philosophie et la théologie pendant une vingtaine d'années au Grand Séminaire de Montréal.
  • De 1998 à 2000, il a travaillé à la Secrétairerie d'État, puis à la Congrégation pour le culte divin au Vatican, à Rome.
  • C’est le dixième évêque et le huitième archevêque de Montréal, depuis la fondation du diocèse en 1836.