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Trois personnages en quête de vérité

Trois personnages en quête de vérité
PHOTO COURTOISIE, Maxime G. Delisle

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Alain Beaulieu, écrivain fascinant, doué pour créer des climats impressionnistes et donner vie à des personnages d’une grande richesse, propose ce printemps l’histoire de deux hommes et une femme qui devront combattre des éléments qui leur échappent complètement même s’ils font partie d’eux-mêmes: L’interrogatoire de Salim Belfakir.

Les trois personnages évoluent sur une trame de questionnements sur l’identité et la responsabilité individuelle. On se promène entre le Québec et la France, à la recherche de la vérité.

Le jeune boulanger Salim Belfakir a grandi à Saint-Malo et, en dépit de son nom, n’est ni arabe, ni musulman. Éliane Cohen s’endort chaque soir en entendant une voix lui répéter une phrase qu’elle devra lentement décoder. Et Julien Foch, un policier déboussolé qui fuit la France à la suite d’une faute professionnelle qui n’en était pas une, tente de retrouver ses racines québécoises à Cap-Santé.

Ce roman parle des surprises que la vie nous réserve, et dont on ne sait pas trop quoi faire. Même si on ne cherche pas un coupable dans cette histoire, elle soulève bien des questions, car il y a un mort: un jeune Français qui a succombé pendant son interrogatoire de police. «Il n’est pas mort parce qu’il a été frappé, mais parce qu’il a fait une crise cardiaque. Pourquoi? Parce que son père lui a transmis une tare génétique. Mais la police, pour camoufler l’affaire, a transféré son corps dans une chambre d’hôtel», explique Alain Beaulieu, en entrevue.

Identité

«Je voulais voir comment on pouvait écrire un roman sans que la couleur de la peau, le nom que tu portes, ton histoire personnelle, intervienne», poursuit-il.

«Dans un monde utopique où tout le monde est égal, ça veut dire qu’on gomme tout ça: il n’y a plus de racisme... Mais je me suis vite rendu compte que ça ne se pouvait pas: si tu portes un nom arabe, ça te définit déjà. Même si Salim a un nom arabe mais n’a absolument rien d’arabe: c’est un jeune de Saint-Malo, un Français qui pourrait s’appeler Mathieu.»

Mais ce n’est pas anodin: Salim a passé sa jeunesse à porter un nom arabe alors qu’il n’est pas arabe. «La même chose avec Éliane Cohen, qui travaille pour Bloomberg: ce sont des noms à connotation juive. Mais ils vont venir défendre une femme française dont le fils, qui porte un nom arabe, a vécu quelque chose d’un peu étrange.»

La vie qui décide

Alain Beaulieu a poussé l’expérience beaucoup plus loin. «C’est comme si cette utopie de la non-identification au nom s’était transformée en une autre utopie où chacun est redevable de ce que la vie lui a apporté. Je finis toujours par retourner dans ces affaires-là: qu’est-ce qui nous détermine? Qu’est-ce qui, dans la vie, fait qu’on devient ce qu’on devient?»

«C’est vrai que c’est en partie de notre faute: il y a des fois où on a pris des décisions qui ont fait en sorte que le cours de notre vie a pris un sentier plutôt qu’un autre. Mais souvent, c’est pas mal la vie qui a décidé pour nous.»

Tout n’est pas blanc ou noir, dans la vie, et c’est ce qui intéresse Alain Beaulieu, en littérature. «L’existence humaine, ce n’est pas quelque chose que tu peux définir toujours clairement. Ça tient beaucoup de ton point de vue: là où tu es, ce que tu as comme expérience de la vie. Ce qui est important, ce n’est pas tant qu’on découvre ce qui s’est passé, mais plutôt le chemin parcouru par les personnages.»

  • Alain Beaulieu est vice-doyen de la Faculté des Études supérieures à l’Université Laval et professeur de création littéraire.
  • Il a publié plus d’une douzaine de romans et a remporté de nombreux prix littéraires.

EXTRAIT

«Pour tout dire, il ne se passait pas grand-chose à Cap-Santé. Quelques touristes égarés descendaient parfois sur le quai, où ils rejoignaient les natifs qui avaient l’habitude de venir y fumer un pétard ou y décapsuler une bière. Un couple laissait courir son chien sur la grève tous les matins vers dix heures. Parfois, on y mettait à l’eau une barque ou un kayak. S’il lui avait fallu donner des nouvelles à quelqu’un, Julien n’aurait pas su quoi raconter. Rythmée par le cycle lancinant des marées, qui pouvaient atteindre quelques mètres à cette hauteur du fleuve sans que ce soit comparable aux marées extraordinaires de Saint-Malo, sa vie ressemblait à un drap qu’on aurait étendu sur le sable, à peine secoué par le vent, toujours sans relief.»

—Alain Beaulieu, L’interrogatoire de Salim Belfakir, Éditions Druide