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Pour la diversité agricole

Pour la diversité agricole
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Une fois de plus, l’Union des producteurs agricoles (UPA) montre à quel point elle est prête à faire tout et n’importe quoi pour défendre son monopole. Elle réclame rien de moins que la mutation du ministre de l’Agriculture Pierre Paradis parce que celui-ci a octroyé la somme pharaonique de 55 000$ à deux regroupements concurrents, l’Union paysanne et le Conseil des entrepreneurs agricoles. Pour une organisation qui bénéficie d’un budget de près de 35 millions de dollars, il faut être culotté de voir là une menace (p. 6 de ses états financiers). Avec raison, l’UPA accuse les deux autres associations de désirer la fin de son monopole: leur raison d’être est de promouvoir la pluralité de la représentation des producteurs.

Mais il n’y a pas que cet objectif qu’elles poursuivent. La production agricole est au Québec soumise en partie par un système de gestion de l’offre. Cette organisation de la production à laquelle s’ajoute le monopole de l’UPA, qui en constitue un rouage essentiel, contribue à scléroser l’industrie agricole. L’Union paysann», notamment, lutte depuis des années contre les archaïsmes de la première et la domination de la seconde. Une lutte essentielle qui ne concerne pas uniquement les paysans, mais tous les consommateurs du Québec.

Une des conséquences les plus néfaste de ce système a été au cours des dernières années la très forte concentration des producteurs. En 1998, il y avait, par exemple, 10 614 fermes laitières au Québec. En 2014, il n’en restait plus que 5 894, une diminution de 44%. Le portrait est similaire dans toutes les provinces du Canada (voir p. 12 de ce document). Le prix d’un quota pour la production d’un kg de matière grasse par jour (soit environ le rendement d’une vache laitière) a atteint un sommet de 30 840$ en 2006 pour être par la suite plafonné à 25 000$. Autrement dit, avant même d’avoir acheté l’animal, la ferme et son équipement et tout ce qui est nécessaire à la production, vous devez dépenser une fortune en droit de produire. Compte tenu qu’une ferme laitière compte en moyenne 77 vaches, un jeune qui voudrait se lancer en affaires devrait débourser près de deux millions de dollars uniquement en quotas. Cette immense barrière à l’entrée a donc favorisé la cartellisation de l’industrie agricole.

Qui plus est, grâce au lobbying et au pouvoir démesuré de l’UPA et des gros joueurs qui la dominent, l’ensemble du secteur agroalimentaire a connu une forte intégration verticale: les transformateurs (les fabricants de fromage, par exemple) produisent également leur propre matière première (le lait, dans ce cas). On parle ici de géants, comme Saputo, qui embauche près de 12 000 personnes dans 51 usines et réalise un chiffre d’affaires de 10,6 milliards de dollars.

L’existence de grands groupes industriels dans l’agroalimentaire ne poserait pas de problème en soi si ça n’était qu’elle étouffe dans les fait l’initiative entrepreneuriale de petits acteurs et le développement de produits de niche, l’innovation. On n’a qu’à penser aux producteurs de fromages fins, auxquels on met systématiquement des bâtons dans les roues. Au final, on tue des petites entreprises au profit de grandes fermes industrielles.

Il existe pourtant une solution à ce problème, sans remettre radicalement en cause la gestion de l’offre ni le monopole de l’UPA. Si le système des quotas relève de la compétence du gouvernement fédéral, les provinces peuvent permettre la production dite «hors-quotas», c’est-à-dire la présence de petits producteurs. Le Québec fait particulièrement piètre figure en la matière. À titre d’exemple, on ne peut pas produire chez-nous plus de 100 poulets par année hors quota, alors qu’en Colombie-Britannique ou en Alberta, cette limite s’élève à 2000. Résultat, il est à peu près impossible de diversifier la production agricole et les jeunes qui voudraient se lancer en affaires dans le secteur ont des barrières à l’entrée à ce point gigantesques qu’ils n’y ont pas accès.

C’est la raison pour laquelle l’Union paysanne, qui défend les intérêts de producteurs proposant une offre agroalimentaire différente, a lancé une campagne faisant la promotion d’une «gestion de l’offre 2.0» qui permettrait une plus grande diversité de la production, l’émergence de produits locaux et le développement de nouveaux produits. Plutôt que de remettre en cause radicalement la gestion de l’offre telle que nous la connaissons ou d’attaquer de front le monopole de l’UPA, elle en appelle au ministre de l’Agriculture Pierre Paradis de permettre des niveaux plus élevés de production hors-quotas.

Cette campagne est importante, car elle implique la diversité économique du secteur, une alternative à l’industrialisation de l’agriculture et, en bout de piste, ce que nous mettons dans notre assiette. Nous sommes tous invités à signifier au ministre Paradis notre désir de voir changer les choses. Il s’agit, après tout, de la vie de nos régions, de la relève agricole et de ce que nous mangeons tous les jours.