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Le piège du salaire minimum

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On discute beaucoup présentement de la hausse souhaitée (ou pas) du salaire minimum. La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) a lancé une campagne, «Minimum 15$», pour promouvoir sa hausse de 10,75$ à 15$ de l’heure, suivant en cela un mouvement initié ailleurs en Amérique du Nord. Les groupes de pression à droite et à gauche s’entre-déchirent sur la place publique sur la question, invoquant dans le débat d’innombrables études et analyses contradictoires. Mon co-blogueur Vincent publie ces jours-ci une série de billets cherchant à démontrer qu’il faut s’opposer à cette mesure. En limitant la discussion sur le salaire minimum, on risque toutefois de tomber dans un piège.

Ce piège, c’est de considérer la hausse du salaire minimum comme une panacée à tous les maux socio-économiques. A priori, augmenter le seuil de revenu minimal à 15$ semble participer d’un projet politique progressiste. Souhaiter que les travailleuses et les travailleurs à faible revenu soumis à ce niveau – lequel est en-deçà du seuil de faible revenu – constitue certainement un objectif noble. En revanche, en faisant la promotion de cette mesure comme si elle allait solutionner le problème des travailleurs pauvres risque d’occulter d’autres revendications et, surtout, d’insidieusement simplifier la question de la précarité et de la pauvreté. Il est bien évidemment possible de défendre le principe d’une hausse du salaire minimum tout en réclamant la bonification d’autres programmes ou réglementations. Il me semble toutefois essentiel d’approcher la situation des travailleurs pauvres dans une perspective globale.

Par exemple, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) a publié récemment une étude sur le «salaire viable» au Québec, c’est-à-dire le revenu minimum nécessaire qu’un ménage doit recevoir pour être en mesure de se payer les biens et services essentiels à une vie décente: le «montant nécessaire à un ménage pour combler ses besoins de base et avoir une petite marge de manœuvre afin de se sortir de la pauvreté». Dans leurs calculs, les auteurs estiment, ainsi, qu’une famille de quatre personnes devrait être en mesure de s’offrir des soins dentaires à hauteur de 304$ et d’optométrie de 230$ par année. En additionnant ces dépenses, l’IRIS est en mesure d’établir le salaire minimum viable, qui serait de 15,10$ de l’heure en moyenne pour l’ensemble du Québec. Ce calcul inclut toutefois des dépenses qui pourraient être assumées par d’autres mesures de couverture sociale. Il serait possible que l’État assume ces 534$ annuels nécessaires pour défrayer les coûts du soin des yeux et des dents via la RAMQ, par exemple.

On ne peut donc pas considérer le salaire minimum comme une mesure isolée permettant aux ménages de bénéficier d’un revenu décent. Le débat doit intégrer l’ensemble des outils de protection sociale. Cela est d’autant plus vrai que le coût de la vie varie selon un grand nombre de variables, ce qui rend la question du salaire minimum simpliste. Selon l’âge et le parcours de vie que nous avons, l’importance de ce seuil minimal différera grandement. Si vous avez 17 ans et que vous êtes étudiant à plein temps tout en travaillant 15 heures par semaine dans un commerce, ce niveau n’aura pas la même importance que si vous êtes une mère monoparentale de 45 ans préposée au ménage dans un hôtel. De la même manière, ce minimum vital variera selon l’endroit où vous habitez et travaillez. Ainsi, l’étude de l’IRIS montre que pour le même niveau de dépenses, une personne seule devrait recevoir un salaire horaire de 18,11$ si elle habite Saguenay, contre 13,70$ à Trois-Rivières.

Il est possible de faire le parallèle avec les États-Unis: le mouvement revendiquant le salaire minimum à 15$ de l’heure est très fort en Californie. Or, on ne peut comparer le revenu d’un travailleur de San Francisco à celui d’une travailleuse de Baie-Comeau. Le coût de la vie diffère largement, bien sûr, mais plus encore les programmes sociaux sont tout aussi incomparables. Les états-uniens ne bénéficient pas d’un régime similaire à celui de l’assurance-maladie québécoise et n’ont pas accès à des services de garde comme nos CPE. Pareillement, les régimes fiscaux ne se comparent pas.

C’est la raison pour laquelle limiter des revendications progressistes à une hausse du salaire minimum constitue un piège. Bien sûr, les personnes derrière le mouvement «Minimum 15$» militent sans doute pour plusieurs autres causes visant la protection des plus précaires d’entre nous. Mais à trop se concentrer sur cette mesure risque de simplifier une question qui par définition est complexe. On ne peut ni plaquer des principes théoriques ni généraliser leur application à l’ensemble des travailleuses et des travailleurs sans prendre en compte l’ensemble des programmes sociaux.