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La RAMQ s’est plongée dans un cul-de-sac de 17M$

La Régie forcée d’accorder un contrat sans concurrence au géant américain Oracle

RAMQ
Photo d’archives La Régie de l’assurance maladie paie cher sa dépendance aux services informatiques de la firme américaine Oracle.

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La Régie de l’assurance maladie (RAMQ) admet s’être placée dans une situation où elle n’a plus d’autre choix que d’accorder un contrat sans appel d’offres de 17,5 M$ au géant informatique américain Oracle.

La loi forçait la RAMQ à effectuer un appel d’offres, mais l’organisme a pu invoquer l’exception en alléguant que ce processus «ne servirait pas l’intérêt public». Pour ce faire, elle a produit une étude qui a été transmise à notre Bureau d’enquête.

La RAMQ a ainsi signé un nouveau contrat de cinq ans pour moderniser la gestion de ses bases de données avec le logiciel et le support d’Oracle, firme avec laquelle elle est liée depuis deux décennies.

Le document de dix pages expose entre autres que remplacer la technologie Oracle «entraînerait des impacts majeurs».

La Régie est tellement dépendante des produits de la firme Oracle qu’elle évalue qu’implanter autre chose lui coûterait environ 47 M$ de plus.

«Considérant le haut niveau d’expertise requise», la RAMQ juge que la solution retenue (d’Oracle) s’avérait l’outil à privilégier, explique le porte-parole de l’organisme, Marc Lortie.

Planification

Une de nos sources impliquées dans la gestion gouvernementale en informatique se montrait catastrophée par cette rapide sortie de fonds publics.

«En planifiant à l’avance, ça n’arrive pas», tranche-t-elle.

Soulignons que les besoins auxquels répond ce logiciel payé à fort prix peuvent aussi être comblés par des logiciels libres, dont certains sont tout à fait gratuits. Plusieurs organismes publics utilisent aujourd’hui la technologie libre pour la gestion de leur base de données.

La RAMQ soutient que le remplacement d’Oracle nécessiterait la réécriture d’au moins 10 systèmes internes.

«Voyons donc! On n’est jamais obligé de tout réécrire quand on remplace notre gestion de base de données», réplique notre source.

La dépendance envers la firme Oracle vient aussi de coûter très cher dans le projet SAGIR. La firme a décidé qu’elle ne soutenait plus la version 11 de son progiciel qui alimente SAGIR. Il faut donc passer à la version 12. Québec est ainsi contrainte de payer 50 M$ pour migrer, dont seulement 3 M$ afin de réaliser l’étude et préparer cette mise à niveau avec Oracle, qui n’a rien à se reprocher dans ces dossiers.

« On peut faire mieux pour moins cher », dit un expert

Le manque de vision du gouvernement l’amène dans des culs-de-sac et il est urgent d’agir, croit l’un des importants spécialistes en système d’information au Québec, Daniel Pascot.

Professeur durant 37 ans à l’Université Laval au Département des systèmes d’information organisationnel et toujours associé à l’établissement, M. Pascot a aussi collaboré avec des organismes publics québécois et des regroupements pour la défense du logiciel libre.

« On peut faire mieux pour moins cher, à condition de s’y prendre à l’avance dans un plan d’ensemble et non au dernier moment au coup par coup», estime M. Pascot.

Il ajoute que l’étude est «formulée tardivement, sans référence à un plan d’ensemble des systèmes d’information, avec comme résultat qu’un tel contrat sans concurrence est la seule option qui reste».

«Rechigner»

À son sens, il s’agit d’une «stratégie fréquente dans les administrations qui rechignent à l’évolution technologique et à ses risques imaginés».

Les autres options «ne sont pas décrites, seulement certaines sont citées sans précision» et l’étude est «relativement opaque à cause de son niveau de généralité et de la démarche utilisée».

Même si la RAMQ souligne que l’utilisation de la solution «Oracle est liée directement ou indirectement à la livraison de l’ensemble des services» de l’organisme, M. Pascot juge que ce n’est tout à fait le cas: «On a là des systèmes plutôt périphériques de la mission centrale de la RAMQ».

Il ajoute que d’utiliser un même fournisseur pour plusieurs outils a «l’avantage de la cohérence et d’une certaine simplicité, mais entraîne une dépendance plus forte vers le fournisseur et une plus grande rigidité qui peut se révéler coûteuse».

Le spécialiste évalue qu’en général, des gestionnaires «évitent toute remise en cause systématiquement et considèrent que les grands fournisseurs détiennent la vérité».