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Le salaire de la peur

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Il y a Lindquist, un manchot pêcheur de crevettes, obsédé par l’idée d’un trésor enterré par les pirates de La Nouvelle-Orléans, et qui promène son détecteur de métaux sur les terres boueuses du littoral.

Il y a Wes, 18 ans, qui se gosse un bateau à la main pour, lui aussi, pêcher la crevette, et qui dort dans son pick-up rouillé et se nourrit de Twinkies parce qu’il n’a pas un rond.

Il y a les frères Troup, qui font pousser du pot sur une île anonyme des bayous.

Il y a Grimes, originaire du coin, revenu pour y défendre avec angoisse les intérêts de la British Petroleum.

Il y a des paumés, ballottés au gré des jobines, qui développent des plans foireux dans l’espoir d’un gain rapide.

Mais surtout, il y a la Louisiane de l’après ­Katrina et de l’après marée noire, la Louisiane des pauvres, des oiseaux englués qu’il faut laver au savon à vaisselle, la Louisiane des payes ­minables, des bateaux rouillés, des crevettes contaminées. La Louisiane des prêteurs sur gages et des bars à alcoolos. C’est cette Louisiane-là que nous donne à lire Les Mauraudeurs, de Tom Cooper.

L’argent

Qu’est-ce qui donne des sueurs froides à la majorité des gens? Qu’est-ce qui fait craindre l’avenir et redouter le patron? Qu’est-ce qui nous force à faire ce qu’on n’aime pas? Qu’est-ce qui manque toujours, même quand on en a beaucoup? Qu’est-ce qui pousse au crime?

L’argent. Ou plutôt le manque d’argent.

Mais l’argent est souvent le plus grand absent de la littérature contemporaine. On fait comme si ça n’existait pas, comme si ça ne régimentait pas l’ensemble de notre existence jusque dans ses moindres détails, de la pinte de lait achetée pour arroser les céréales jusqu’au fardeau de l’hypothèque. De l’addition salée du repas en tête-à-tête jusqu’au billet de vingt pour acheter un peu de drogue ou une bouteille de fort. L’argent est partout, tout le temps. Mais, on n’en parle pas, ou si peu.

Les Maraudeurs, de Tom Cooper ne parle que de ça, au fond. De cette quête de la tranquillité d’esprit que procure un peu d’argent de côté. Ou plutôt de l’absence de cet argent et de cette tranquillité d’esprit.

Le moteur du monde

C’est l’argent ou l’espoir de l’argent qui fait pousser le pot et chercher le trésor et construire le bateau.

C’est l’absence d’argent qui fait le courage de l’un et la folie de l’autre.

C’est l’argent qui anime tous les personnages, non pas l’argent en lui-même, mais ce vide à combler, qui est le moteur de notre monde et dont on ne parle jamais assez.

«Si jamais il trouvait d’autres pièces (d’or) – et il savait qu’il en trouverait –, il commencerait par régler ses dettes. Lindquist n’était pas un raté, mais un homme qui n’avait tout simplement pas eu de chance.»

C’est un roman social, qui regarde en face les ratés d’un système dont la fonction même est de créer des inégalités.

C’est un roman sur les «pas de chance». Sur 99 % de la population de la planète.