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Il dénonce la corruption et trouve refuge à Montréal

L’ancien entrepreneur a dû demander l’asile politique en arrivant au pays

Quand Hermes Magnus n’est pas dans ses cours de francisation, il passe le plus clair de son temps seul dans son petit trois et demi de Montréal.
photo sarah sanchez Quand Hermes Magnus n’est pas dans ses cours de francisation, il passe le plus clair de son temps seul dans son petit trois et demi de Montréal.

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Le sonneur d’alarme de la plus importante enquête anticorruption de l’histoire du Brésil a trouvé refuge à Montréal après avoir subi des menaces dans son pays. En dénonçant la corruption dans laquelle il s’est empêtré à son insu, Hermes Magnus n’imaginait pas l’ampleur de ce qui suivrait.

L’opération Lava Jato déterre depuis deux ans un vaste réseau de corruption qui a dérobé plus de 2 milliards $ à la pétrolière d’État Petrobras.

En 2008, alors qu’il cherche des partenaires financiers pour donner un élan à son entreprise du domaine électronique, M. Magnus tombe sur des investisseurs malhonnêtes.

Parmi eux, le député fédéral du Parti progressiste José Janene, mort en 2010, et l’homme d’affaires Alberto Youssef, incarcéré après avoir été reconnu coupable de corruption et blanchiment d’argent.

Le lanceur d’alerte avoue avoir été aveuglé par l’offre alléchante des deux hommes.

«C’était une erreur, estime-t-il. C’était beaucoup d’argent trop facilement. J’aurais dû me méfier. Je ne savais pas à qui j’avais affaire. Au Brésil, on ne connaît pas nos élus.»

Youssef et Janene ont utilisé sa compagnie pour recycler des pots-de-vin. Hermes a vite compris le stratagème en constatant l’argent couler à flots.

Menacé

Lorsqu’il posait des questions, il recevait des menaces. Terrorisé, il a tenté de dénoncer la fraude dont il était témoin.

«J’écrivais des courriels anonymes à la police, je laissais des messages de cabines téléphoniques, mais je n’avais aucun retour, soutient-il. [...] C’est quand le député a braqué une arme sur moi que j’ai décidé de me rendre à la police.»

Au poste, un sergent lui a glissé le courriel d’un certain Sergio Moro, magistrat brésilien.

«Il m’a dit: “Voici la seule personne qui pourra véritablement t’aider”.»

Le chemin de l’exil

M. Magnus a quitté la ville et largué son entreprise aux mains de ses associés corrompus, mais son calvaire a continué.

Ses comptes bancaires ont été volés. Sa maison, incendiée.

« C’est quand le député a braqué une arme sur moi que j’ai décidé de me rendre à la police » – Hermes Magnus, réfugié politique

Six ans plus tard, le juge Moro déclenchait l’opération Lava Jato et devenait une icône de la lutte contre l’impunité en condamnant les politiciens et hommes d’affaires les plus puissants du Brésil.

La vérité dévoilée, il pouvait enfin pousser un soupir de soulagement. Mais les menaces des acolytes du défunt député Janene se sont aggravées et il a fini par fuir à l’étranger.

Mais M. Magnus aurait préféré rester dans son pays.

«On voulait me mettre sous la loi de la protection des témoins, me donner une nouvelle identité, mais j’ai refusé, dit-il. [...] Je ne suis qu’un citoyen honnête qui n’accepte pas la corruption!»

Hermes s’est exilé au Portugal, où il n’a pas réussi à obtenir ses papiers. Il a considéré l’Allemagne, mais il s’est finalement tourné vers le Canada, où il était convaincu de pouvoir vivre en sécurité.

Il n’a plus l’espoir de vivre en paix, même au Canada

En arrivant à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau avec son visa de touriste en novembre dernier, Hermes Magnus a demandé l’asile politique.

«Dès mon arrivée à Montréal, j’ai été frappé par la quantité de sans-abri, raconte l’homme qui a fui le Brésil après avoir dénoncé la corruption. J’étais tellement démuni que j’ai cru que je pouvais finir dans la rue.»

L’entrepreneur de 44 ans, dont le chiffre d’affaires a déjà touché les millions, vit d’une aide gouvernementale et de la générosité d’amis au Brésil.

«Les gens s’éloignent quand je leur raconte mon histoire. Ils ne veulent pas être mêlés à mes problèmes», dit-il.

Menotté

Mais malgré l’isolement et la barrière linguistique, il se sentait tout de même en sécurité. Jusqu’au jour où quatre hommes, sans identification, ont sonné à la porte de sa colocation.

«Sans se présenter, ils m’ont menotté et ont confisqué mon cellulaire. J’ai tellement paniqué que je me suis blessé les poignets avec les menottes. J’ai cru qu’ils étaient envoyés par mes détracteurs brésiliens, se souvient-il. J’ai même pensé que c’était ce groupe d’Américains à mes trousses depuis des mois pour me faire témoigner dans des procès contre la Petrobras aux États-Unis. Mais non, c’étaient des agents d’immigration venus m’annoncer ma déportation.»

Déménagement

Hermes a tenté de s’expliquer dans un anglais approximatif, jusqu’à ce que les agents acceptent de lui donner la chance de prouver la légalité de son statut. Une fois les documents trouvés, ils lui ont demandé d’effectuer un changement d’adresse qu’il avait omis de faire, selon eux.

Humilié, le Brésilien est depuis déménagé dans un appartement, où il vit seul. Il souffre d’insomnie et n’a plus d’espoir de vivre en paix au Canada. En attendant l'audience qui lui donnera ou non le visa de résident permanent, il essaie de ne pas élaborer de théories du complot.

«Je trouve étrange de mobiliser quatre agents pour menotter une personne inoffensive. C’est peut-être juste de l’incompétence de la part des services d’immigration fédéraux... mais si c’est le cas, c’est aberrant pour un pays où on paie tant d'impôts!»

OPÉRATION LAVA JATO

Lancée en mars 2014, l’opération Lava Jato a provoqué un scandale sans précédent en dévoilant l’existence d’un vaste réseau de corruption qui a détourné  plus de 2 milliards  de dollars de la pétrolière d'État Petrobras vers les poches de politiciens et d’entrepreneurs.

Cette opération a permis la condamnation d’hommes jusqu’ici intouchables, notamment José Dirceu, bras droit de l’ancien président Lula, qui a écopé la semaine dernière d’une peine de 23 ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent.

Le scandale Petrobras est au cœur de la crise politique et économique brésilienne qui a mené ce mois-ci à la destitution de la présidente Dilma Roussef du Parti des Travailleurs.