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Le mirage du pétrole – Lectures du dimanche

Lectures, pétrole

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Nous continuerons d’entendre parler du pipeline Énergie Est de TransCanada, qui doit notamment traverser le Québec, pour encore plusieurs mois. Après la suspension des travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) par le ministre Heurtel à la fin avril dernier, on sait maintenant que l’entreprise se soumettra au processus d’évaluation environnementale, à compter de l’automne. L’Office national de l’énergie (ONE) fédéral remettra ses recommandations, quant à lui, en 2018. Il est donc temps que nous nous penchions individuellement sur cette importante question, qui pourrait devenir un enjeu électoral des prochaines élections québécoises. Trois livres – entre autres – permettent d’alimenter cette réflexion, bien au-delà du cas spécifique du pipeline Énergie Est.

L’économiste et professeur de sociologie Éric Pineault a publié très récemment un ouvrage spécifiquement dédié à la question: Le piège Énergie Est: Sortir de l’impasse des sables bitumineux (Écosociété, coll. «Polémos», 237 p.). Écrit dans une langue limpide, Pineault présente un point de vue critique, bien sûr, mais pédagogique et rigoureusement documenté.

L’argument se présente en trois temps. D’abord une explication de ce que constitue concrètement le projet et ses impacts potentiels, tant sur les écosystèmes que sur l’économie québécoise. Dans un deuxième temps, Pineault explique à quel point le pétrole «extrême», celui extrait des sables bitumineux, répond à une logique destructrice sans précédent pour l’environnement et qu’«accepter Énergie Est, peu importe sa forme, peu importe les raisons invoquées, c’est décider en connaissance de cause de contribuer de manière décisive à un réchauffement climatique irréversible» (p.159). Finalement, l’auteur propose des pistes d’opposition concrètes à ce projet. Intercalées au milieu du livre, on peut lire de très utiles petites pages, «Quelques mythes à déboulonner», dont on devrait mémoriser les arguments afin de répondre efficacement et avec intelligence aux défenseurs d’Énergie Est. Contre la Fédération des Chambres de commerce du Québec et autres lobbys du 19e siècle qui voudraient nous enfoncer dans la gorge ce projet d’un autre âge, on retiendra, notamment, que cet oléoduc, une fois construit, ne créerait que 33 emplois et que le secteur pétrolier ne représenterait que 0,5% de l’économie québécoise, alors qu’il traverserait 860 cours d’eau potentiellement à risque d’un déversement. Une lecture essentielle pour réfléchir à l’économie du futur au Québec et pour défendre la protection de nos écosystèmes.

S’opposer au projet de TransCanada parce qu’il n’aurait à toutes fins pratiques aucun impact économique pour le Québec tout en représentant un risque inimaginable pour l’environnement et la santé publique ne suffit pas. Il est nécessaire de penser l’ère post-pétrole et de s’y préparer dès maintenant. L’ancien économiste en chef de la Banque CIBC Jeff Rubin, auteur grand public à succès depuis quelques années (Demain un petit monde, 2010; La fin de la croissance, 2012), a publié au printemps La bulle du carbone: Que ferons-nous quand elle explosera? (Hurtubise, 421 p.) qui dresse un portrait saisissant d’un avenir très proche et des défis urgents auxquels nous faisons face. Le futur immédiat dont il est question, c’est la fin du pétrole, que nous le voulions ou non. La bulle du carbone, c’est la croissance de l’économie canadienne boostée par l’aveuglement du gouvernement du Canada et de l’Alberta à centrer ses politiques de développement économique sur le pétrole des sables bitumineux. Résultat? Nous vivons tous, y compris à l’extérieur de l’Alberta, les contre-coups de la chute du prix mondial du pétrole en 2015. La bourse de Toronto est l’une des place financières les plus concentrées au monde sur les valeurs reliées aux hydrocarbures. En un mot comme en mille, la plupart des gouvernements sur la planète autant que les institutions internationales et les fonds d’investissement privés préparent de plus en plus la transition vers des énergies «vertes» et le Canada semble se diriger dans la direction contraire. Rubin invite donc nos gouvernements à infléchir radicalement, et urgemment, leurs politiques de développement économique afin de protéger notre économie du ressac de l’éclatement de la bulle du carbone déjà amorcée.

Le projet ne sera toutefois pas chose aisée. Car notre économie est fortement dépendante des énergies fossiles, à l’instar d’une drogue dure. Le pétrole constitue la forme d’énergie la plus performante que l’humain ait développée – son spectaculaire succès depuis la fin du 19e siècle ne sort pas de nulle part. On le qualifie souvent de «super-intrant»: c’est-à-dire qu’il entre dans la production d’à peu près tous les biens et services que nous consommons quotidiennement. En retracer l’histoire permet de mesurer à quel point nous en dépendons. C’est ce que fait le journaliste Matthieu Auzanneau dans son livre Or noir: La grande histoire du pétrole (La Découverte, 713 p.). Auteur du très suivi blogue «Oil Man» sur le site du prestigieux quotidien Le Monde, Auzanneau présente dans cet ouvrage une magistrale histoire du rapport que l’humain a entretenu avec le pétrole depuis les premiers puits de pétrole aux États-Unis. Comme le dit la formule, voilà un livre qui se lit comme un roman et qui nous en apprend mille aspects fascinants de l’histoire du pétrole. Mieux la connaître permet de comprendre à quel point il nous est difficile de nous libérer de son emprise.