/opinion/blogs/columnists
Navigation

Fin du monopole de la SAQ, un éden bien hypothétique

Wine
Denise Mattox

Coup d'oeil sur cet article

Si le monopole de la Société des alcools du Québec (SAQ) était un personnage de film, ce serait Ivan Drago dans Rocky IV, le boxeur soviétique sans âme qui, grâce à des techniques déloyales de dopage, ambitionne de battre Rocky Balboa, l’Américain ordinaire qui n’a que son courage et quelques troncs d’arbre pour venir à bout de la machine communiste.

Du moins, selon ceux et celles qui appellent de leurs vœux la fin de ce monopole, qui opposent souvent notre « soviet des alcools » à un idyllique marché libéralisé où des petits commerçants se côtoieraient par centaine, pour le plus grand bonheur des consommateurs et consommatrices qui auraient enfin la liberté de choisir parmi une vaste sélection de produits de qualité à bas prix.

C’est l’impression qui ressort après la lecture de l’étude Monopole Inc., dans laquelle Frédéric Laurin, Yves Mailloux et Paul Daniel Muller prônent la libéralisation du marché québécois des vins et spiritueux. Les auteurs examinent sept aspects du commerce de l’alcool pour défendre cette position et discutent au passage certains des éléments mis de l’avant dans l’étude que nous avons publiée à ce sujet en mai. Heureux de l’attention qu’ils ont portée à nos travaux, nous avons donc pris la peine de commenter leur contribution.

 

1. La diversité de l’offre et le choix offert aux consommateurs et consommatrices : Les auteurs prétendent que l’offre de produits serait beaucoup plus grande dans un marché libéralisé. Ils comparent l’offre de quelque 22 000 produits en Alberta, ce qui inclut les vins, bières et spiritueux, aux 8 600 soi-disant proposés par la SAQ. Si l’on compare des comparables, comme nous l’avions fait dans notre étude de 2015 portant sur l’Alberta, on constate que plus de 29 000 vins et spiritueux sont disponibles au Québec (à la SAQ, dans les dépanneurs et épiceries et en importation privée), contre 16 000 en Alberta.

Les auteurs reconnaissent néanmoins que cette offre est beaucoup plus importante que ce que de petits cavistes (car c’est le type de commerce qu’ils semblent privilégier) sont capables d’avoir en stock en Europe, soit entre 500 et 900 produits. Bien sûr, comme les auteurs supposent une éventuelle explosion de ces commerces, ils nous disent que plusieurs petits cavistes pourraient offrir une grande diversité de produits.

La SAQ permet de se procurer de l’alcool au même prix dans toutes les succursales de la province, mais les auteurs croient que les régions seraient mieux desservies dans un marché où il serait possible, en un clic de souris, de recevoir chez soi n’importe quelle bouteille de n’importe quel producteur dans le monde. Ils omettent de dire que les frais de livraison feraient augmenter de manière substantielle le coût des bouteilles, puisqu’ils devraient alors être assumés sur une base individuelle et pour un petit nombre de bouteilles.

Finalement, les auteurs affirment que la qualité des produits disponibles à la SAQ n’est pas aussi bonne qu’elle pourrait l’être, puisqu’elle agit comme un géant de l’alimentaire motivé principalement par son chiffre d’affaires. Là-dessus, nous sommes bien d’accord avec les auteurs, et nous avons souligné ailleurs que le gouvernement devrait cesser de prendre la société d’État pour une vache à lait.

Toutefois, les auteurs de Monopole inc. se trompent sur deux points quant à la qualité et à la diversité supérieures qu’offriraient la libéralisation. D’une part, en Alberta, la privatisation de la société publique des alcools a permis à nul autre que des géants de l’alimentaire de remplir une partie du vide laissé par le gouvernement.

D’autre part, en Colombie-Britannique, où la société d’État (BC Liquor Stores) côtoie des détaillants privés, l’offre privée se partage entre des détaillants appartenant à des chaînes et offrant les produits les plus populaires et quelques magasins spécialisés qui se concentrent dans les grandes villes. Dans les plus petites villes que nous avons visitées, il n’y a la plupart du temps qu’un seul commerçant qui propose une sélection intéressante de produits qui ne se retrouvent pas au BC Liquor Stores.

Autrement dit, la libéralisation permet peut-être d’augmenter la diversité de produits offerts sur l’ensemble d’un territoire, mais pour un consommateur ou une consommatrice qui ne fera pas le tour de la province pour se magasiner une bouteille de vin, le choix n’est pas vraiment plus intéressant.

 

2. L’éducation des consommateurs et consommatrices : C’est une question intéressante à laquelle nous ne nous étions pas attardés, or la position des auteurs à cet égard est particulière. Ils reprochent à la SAQ de ne pas en faire assez pour améliorer les connaissances de la population concernant les vins, mais lui reprochent également les initiatives en ce sens (tels des cours offerts conjointement avec l’ITHQ) sous prétexte qu’elles entrent en compétition avec l’offre d’entreprises privées. C’est pour le moins étrange pour des gens qui font la promotion de la libre concurrence.

Ceci dit, nous aimerions tout de même insister sur le fait que les efforts de promotion réalisés par la SAQ dans les dernières décennies, bien qu’on puisse déplorer leur visée commerciale, ont participé à ce que les Québécois et Québécoises augmentent considérablement leur consommation de vin dans la dernière décennie.

Les auteurs déplorent aussi que le personnel de la SAQ ne soit pas assez bien formé pour conseiller la clientèle. Encore une fois, notre visite en Colombie-Britannique nous montre que dans un marché libéralisé, les seuls endroits où l’on trouve des employé·e·s qui font montre d’un ample savoir en matière de vin sont les boutiques spécialisées, que l’on retrouve en très petit nombre. En revanche, nous avons rencontré dans de nombreux détaillants privés des employé·e·s aux connaissances plus que limitées. Par exemple, un jeune commis ne connaissait pas l’existence des cépages, et une autre semblait confondre l’Espagne et l’Italie.

 

3. Le niveau des prix : Dans cette section, les auteurs critiquent l’étude comparative de prix que nous avons réalisée en Colombie-Britannique. Les auteurs nous reprochent la trop petite taille de notre échantillon, qui ne comprendrait que 16 bouteilles. Ils font la même erreur méthodologique que Vincent Geloso avait commise l’an dernier en confondant le nombre de catégories (qui est en fait au nombre de 19) avec la taille de l’échantillon, soit le nombre de prix comparés, qui est de 584. Pas 16.

Rappelons, puisqu’ils posent la question, que les catégories de produits retenues ont été en majorité choisies parmi la liste des meilleurs vendeurs à la SAQ. C’est certes une limite de notre étude que de n’avoir choisi que ces produits qui sont souvent des produits dits d’appel, c’est-à-dire des produits vendus à petit prix pour attirer la clientèle. Toutefois, nous ne pouvions faire autrement que de comparer des produits vendus dans les deux provinces.

Les auteurs comparent aussi 93 produits offerts par la SAQ et par cinq fournisseurs albertains. (En fait, il s’agit d’un moteur de recherche de vin et des sites Web de quatre détaillants.) Leur étude de prix soulève donc de nombreuses questions :

  • Le fait que que certains de leurs détaillants soient présents sur le moteur de recherche dédouble-t-il des prix dans leur étude?
  • Les détaillants ayant une présence sur Internet n’ont-ils pas des capacités plus importantes de vente que les détaillants qui n’en ont pas, donc sont-ils représentatifs?
  • Les quatre détaillants sont tous situés soit à Calgary, soit à Edmonton. Quelle est la représentativité de leur étude sur les prix hors des grands centres en Alberta?
  • Les prix comparés sont-ils pour des produits effectivement disponibles ou pour des produits listés sur un site Web, mais non disponibles en magasin?

 

Non seulement les auteurs ne répondent pas à ces questions, mais ils n’offrent pas les informations de base à propos de leur démarches : quels sont les produits comparés? Quand l’étude a-t-elle été réalisée? Quels sont les commerces retenus dans le moteur de recherche? Bref, il est impossible de reproduire leur étude et de la vérifier : il faut donc les croire sur parole.

Notre étude de prix réalisé en 2015 comparait quant à elle le prix de 12 catégories de produits vendus par 24 détaillants privés de l’Alberta situés dans six villes albertaines différentes et par la SAQ (donc 300 prix). Résultat : le prix moyen d’une bouteille au Québec était de 26,29 $, contre 26,42 $ en Alberta.

La comparaison que font par ailleurs les auteurs entre 207 produits vendus à la SAQ et à la Liquor Control Board of Ontario (LCBO) est intéressante, mais faut-il leur faire remarquer qu’elle illustre qu’une entreprise publique (la LCBO) est en mesure d’offrir des prix plus bas qu’une autre entreprise publique (la SAQ)? La  SAQ peut donc s’améliorer dans le cadre public : l’expérience de la LCBO le démontre.

Quant à la comparaison que font les auteurs avec les prix proposés sur certains produits aux États-Unis, il est difficile de juger de sa validité. En effet, on ne connaît ni la taille de l’échantillon comparé, ni la méthode de sélection des produits ou des détaillants, ni la date à laquelle l’étude a été réalisée, et ce, même quand on consulte le site Web proposé en référence pour cette étude de prix.

Tout ce qu’on daigne nous donner comme information, c’est qu’elle porte sur 22 produits dont les prix ont été trouvé sur « différents sites Internet » et que l’étude a été réalisée il y a sept ans (!). Rappelons que les auteurs ont pourtant souligné qu’on ne peut choisir un si petit nombre de produits. De plus, il faut non seulement croire les auteurs sur parole, comme on ne nous donne aucune indication de vérification, mais il faut supposer que les prix n’ont pas changé depuis 2009. 

Dans toutes ces études de prix, les auteurs ne mentionnent jamais les spiritueux. Évitent-ils sciemment ce qui pourrait leur donner tort, comme le Québec se distingue par des prix très avantageux sur les spiritueux?

 

4. La santé publique : Les auteurs nous disent, avec quelques études à l’appui, que la diminution des prix de l’alcool, qui découleraient soi-disant d’une libéralisation, n’encouragerait pas la surconsommation. Curieux, puisqu’ils admettent que la taxation des produits du tabac (donc leur prix) a un effet sur sa consommation. Ceci dit, il est vrai que de nombreux autres facteurs causent les problèmes de consommation excessive d’alcool. C’est le cas par exemple de la facilité de se procurer les produits alcooliques. Dans le cas de la Colombie-Britannique, la libéralisation a fait hausser le nombre de points de vente, avec pour résultat une hausse de la mortalité liée à l’alcool.

 

5. Les recettes de l’État : Les auteurs affirment que les dividendes versés à l’État par la SAQ pourraient facilement être remplacés par une augmentation des taxes perçues sur les produits alcooliques. En effet, et c’est pourquoi le prix payé pour une bouteille resterait à cet égard inchangé.

Ils croient en outre que le gouvernement pourrait continuer à tirer les mêmes revenus de la vente d’alcool en faisant reculer ces prix pour faire augmenter la consommation. Pour ce faire, les auteurs s’intéressent aux prix auxquels les producteurs vendent leurs produits à la SAQ. Ils affirment, comme la Vérificatrice générale l’avait fait une semaine plus tôt, que la SAQ paie le vin trop cher. Là-dessus, nous sommes encore une fois en accord avec eux. Cela nous conduit cependant à dire que la SAQ devrait utiliser son pouvoir d’achat pour mieux négocier ces prix, ce que de petits détaillants ne pourraient faire à moins de confier cette tâche à un intermédiaire, comme c’est le cas en Colombie-Britannique, où le gouvernement est responsable de la distribution.

Pour vendre à plus petit prix aux consommateurs et consommatrices, la SAQ pourrait aussi revoir ses taux de majoration (le pourcentage d’augmentation appliqué sur le prix du gros). Comme le soulignent les auteurs, les taux sont régressifs, c’est-à-dire qu’ils augmentent à mesure que le prix d’un produit diminue. Encore une fois, un tel changement est possible tout en maintenant le monopole actuel.

 

6. L’équité des prix : Cette section aborde à nouveau la problématique du taux de majoration, mais sous l’angle des prix plutôt que des recettes de l’État. Les auteurs affirment que les régions seront avantagées en termes de prix advenant une libéralisation du commerce des vins et spiritueux. Cette affirmation est appuyée sur aucune donnée, sans surprise puisque toutes données auraient sans contredit montré qu’ils ont tort, comme nous avons pu le constater dans le cadre de nos deux études précédentes portant sur l’Alberta et la Colombie-Britannique.

 

7. Le développement d’une industrie locale de boissons alcooliques : Cette section montre étrangement que la SAQ fait déjà des efforts afin de favoriser la croissance des producteurs locaux de produits alcooliques. La société d’État pourrait-elle en faire plus? Sans doute. Pourrait-on changer les lois pour faciliter la vie des producteurs locaux? C’est évident. Rien n’indique au contraire que la présence de détaillants privés serait bénéfique pour les petits joueurs, car comme le cas de la Colombie-Britannique le démontre encore, la majorité de l’offre dans le privé est dominée par les produits d’appel.

 

Une fois ces arguments passés en revue, le modèle d’un marché libéralisé faisant une place à une foule de détaillants privés semblent hautement hypothétique, pour ne pas dire idyllique. On craint en revanche que la fin du monopole de la SAQ ne bénéficierait qu’à la poignée d’amateurs capables de payer le prix de grands crus vendus chez les quelques cavistes qui pourraient avoir pignon sur rue dans les grands centres.

La fin du monopole de la SAQ ne profiterait pas à la vaste majorité des Québécois et Québécoises aux quatre coins de la province. Elle finirait bien plutôt par acheter son vin dans les épiceries, qui ont un réseau de distribution capable de faire compétition à la SAQ. D’un côté, on aurait les épiceries vendant le vin de tous les jours; de l’autre, les cavistes pour le grand vin.

La SAQ permet de rassembler au même endroit de bons vins et des produits de tous les jours, ce qui permet d’augmenter la diversité et de faire découvrir des vins différents à ceux et celles qui ne s’y connaissent pas nécessairement. Est-ce qu’on pourrait améliorer la SAQ? C’est certain. Est-ce qu’on a besoin pour ça de libéraliser le marché de la vente d’alcool? Rien ne le démontre.