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L’âge économique – Lecture du dimanche

L'âge économique - Claude Vaillancourt - M Éditeur
L'âge économique - Claude Vaillancourt - M Éditeur

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Nous vivons dans une époque caractérisée par l’hégémonie de la rationalité économique. Les principes de l’économie néolibérale – libre marché, concurrence, individualisme – s’appliquent désormais à tous les aspects de nos vies individuelles et collectives. Alors qu’ils s’appliquaient autrefois strictement aux échanges de biens et de services, leur logique de valeur commerciale s’intègre désormais aux écosystèmes, aux savoirs, aux arts voire aux relations intimes. Cette époque, l’essayiste Claude Vaillancourt la nomme l’«âge économique» et en décortique les propriétés tout en dénonçant ses dérives, dans son plus récent livre publié chez M Éditeur (2016, 190 p.) que j’ai eu l’honneur de préfacer. Puisque l’objectif d’une préface est d’inviter à lire l’ouvrage, je la reproduis ici, avec l’aimable autorisation de Claude.

Keynes exprimait le souhait, en 1930, qu’un jour les économistes puissent «se faire considérer comme des gens humbles et compétents, sur le même pied que les dentistes». Dans ce petit texte célèbre, Keynes rêvait d’un futur où nous serions débarrassés du «problème économique», grâce à l’enrichissement collectif qui nous permettrait de nous consacrer à «d’autres affaires d’une portée plus grande et plus permanente» que l’économie. Une humanité qui se consacre aux arts et à la science, qui soit guidée par la beauté, la connaissance et la justice plutôt que par la poursuite du profit, l’accumulation de la richesse et l’obsession économiste. Dans ce futur radieux, les économistes auraient donc un modeste rôle technique et n’occuperaient pas la place démesurée qu’ils ont aujourd’hui dans l’espace public.

Malheureusement, ces «perspectives économiques pour nos petits-enfants» ne se sont pas concrétisées, plutôt l’inverse, comme le démontre clairement L’Âge économique de Claude Vaillancourt. Nous sommes les petits-enfants et les arrière-petits-enfants de la génération de Keynes et il est patent que notre âge est celui du tout économique. Le «problème économique» n’a pas été relégué aux oubliettes, loin de là. Keynes n’avait pas vu venir deux phénomènes qui se déploient depuis la fin des années 1960: le triomphe de l’ultralibéralisme et l’hégémonie de la pensée économique néoclassique – deux phénomènes se nourrissant l’un l’autre. L’âge économique se caractérise par la domination sans partage de la valeur commerciale, qui «devient l’indice de valeur absolue», comme l’écrit d’entrée de jeu Claude Vaillancourt.

La fin des années 1960 et le début de la décennie suivante allaient voir s’écrouler à peu près tout ce que la pensée de Keynes avait inspiré: abandon du système monétaire issu des Accords de Bretton Woods, démantèlement progressif de l’État providence et disparition graduelle de l’interventionnisme étatique – entre autres. Les années 1980, sous Thatcher et Reagan auront vu triompher l’individualisme à outrance et la mise à mort systématique de tout grand projet collectif. Le «there is no such thing as a society» de Thatcher représente la victoire de cet individualisme contre une vision institutionnelle, holiste, que portait Keynes. Mais surtout, cette décennie consacre la prépondérance du calcul économique qui s’immisce dans toutes les sphères de notre vie. Claude Vaillancourt montre, au fil des textes de ce recueil, à quel point notre monde est grugé par ce cancer de la pensée. À peu près tout est mesuré à l’aune de la valeur argent et qu’à peu près toutes les décisions ne se prennent qu’en fonction d’un calcul coût-bénéfice.

La critique virulente que propose l’auteur de cette perversion économiciste, Keynes ne l’aurait pas reniée. Car au-delà de ses rêves d’un avenir dépouillé de la recherche effrénée du profit, Keynes défendait également – d’abord et avant tout, en réalité – une vision humaniste et normative de l’économie. Parallèlement à l’envahissement du tout économique dans l’évaluation normative de la vie matérielle et intellectuelle de notre époque s’est construite, au fil du temps, une discipline, la science économique, que Keynes aurait combattue avec la dernière énergie. S’il importe de combattre ce scientisme, cette bataille ne se suffit pas en elle-même. Car l’usage des mots n’est pas vain ni ne sont réservés qu’à une élite universitaire qui, auquel cas, n’aurait que peu d’incidence sur la marche du monde réel.

L’Âge économique n’est pas tant celui de l’application du discours économiciste à plusieurs pans de notre vie sociale: il est surtout celui de l’unique voie par laquelle nous percevons nos relations humaines. Ce discours a tout de l’hégémonie culturelle, au sens de Gramsci. Il impose une vision du monde et transforme le rapport que nous entretenons envers le réel. En ce sens, le discours n’est pas sans conséquences sur la pratique des relations sociales que nous entretenons. Les implications de son hégémonie sont concrètes et transfigurent nos interrelations. Le discours économiciste que décrit L’Âge économique est celui de l’industrialisation davantage que celui de la marchandisation. L’éducation et la scolarisation, par exemple, épousent maintenant un modèle industriel. Elles ne visent plus le développement de l’esprit critique mais plutôt l’adéquation aux besoins du marché. Elles ne cherchent plus à former des humains outillés à œuvrer à l’édification du bien commun, mais à fabriquer des femmes et des hommes optimisant leurs capacités productives dans un monde dédié à la production de marchandises, sans plus. Il en est de même dans ce qui constituait depuis des siècles les sphères les plus nobles et les plus dénuées d’utilitarisme immédiat. La valeur sociale des arts et de la culture ne se mesure à peu près plus qu’à leurs impacts économiques, au même titre que ceux d’un projet d’exploitation minière ou de l’implantation d’une usine de transformation métallique. L’apport de la création artistique à la construction même de l’identité d’une communauté ou d’un peuple est complètement évacuée par ce discours économiciste qui ne peut offrir aucune autre perspective, coincé qu’il est dans sa vision étriquée du monde. Le règne sans partage des normes de l’efficacité, de la performance et de l’optimisation de la productivité annihile les idéaux de solidarité, de liens sociaux empathiques et de véritable liberté citoyenne.

Remettre le discours économique à sa place ne se fera pas tout seul, avec l’avènement d’une société des loisirs où régneraient la contemplation de la beauté et la mise en œuvre de la justice sociale, comme l’espérais Keynes. Il est impératif que nous combattions cette idéologie dominante en réintroduisant avec force les principes moraux, l’analyse politique, sociale et institutionnelle de l’économie politique. L’Âge économique contribue à coup sûr à cette urgence. Il ne s’agit pas de ne proposer qu’un contre-discours: il faut tuer la bête de l’intérieur, en démontant l’économisme hégémonique et en en démontrant les conséquences perverses. L’ouvrage de Claude Vaillancourt concourt à cet urgent projet.