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Besoin d’air

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Quand j’étais jeune, vers 14 ans, je dévorais les Bob Morane à raison d’un par jour. Enfermé dans ma chambre de banlieue, incapable encore de me concevoir un avenir qui ne soit pas aliénant, je trouvais un immense réconfort à suivre les aventures du Commandant Morane et de son fidèle ami Bill Balantine, amateur du fictionnel whisky Zat 77.

En suivant Morane dans les jungles d’Amazonie (Sur la piste de Fawcett reste l’un de mes préférés), dans les méandres du temps ou dans des mondes parallèles (avec la série des Ananké), j’ai frémi sous la menace permanente de l’Ombre Jaune et j’ai humé le parfum toujours capiteux de la belle Ylang-Ylang.

J’ai lu une bonne centaine des 225 romans publiés entre le milieu des années cinquante et le début des années 70, et ce faisant, j’ai voyagé dans le monde entier, goûté des mets, découvert des cultures... Même s’il s’agissait d’une vision du monde plutôt machiste et colonialiste (son auteur, Henri Vernes, est né en 1918 après tout, on ne peut pas lui demander d’être autre chose que de son époque), il n’en reste pas moins que ces récits d’aventures ont eu le mérite d’ouvrir des fenêtres dans mon petit univers et de me dire que le monde était vaste et rempli de possibles.

La littérature d’évasion, quand on est à l’âge adulte, c’est autre chose. Pour un ado, la prison, c’est la maison de nos parents, et l’impossibilité de pouvoir choisir par soi-même. Pour un adulte, la prison, il se l’est construit lui-même, avec les paiements combinés de l’hypothèque, de la ­cuisine rénovée et de la seconde voiture...

L’aventure, pour le jeune, c’est la promesse de l’avenir. Pour le plus vieux, c’est peut-être quelque chose comme le regret du présent.

Quand le passé refait surface

Sans doute pour ça que la littérature d’évasion pour adulte est aussi... étouffante. À preuve ce Congo Requiem de Jean-Christophe Grangé, qui suit la famille Morvan, flic de père en fils, sur les traces d’un tueur en série dans la jungle sordide d’un Congo de fiction.

L’évasion, ici, nous ramène toujours au sordide passé auquel il est impossible d’échapper, aux erreurs, aux regrets, et aux efforts démesurés consacrés à maquiller la réalité pour la rendre plus digeste... C’est dur, c’est noir, c’est de l’évasion qui nous ramène à la boue dont nous sommes issus.

Oui, parfois le monde nous étouffe, et c’est avec la littérature d’évasion que nous cherchons de l’air. Mais si l’auteur est honnête (et Grangé l’est), il ne dore pas la pilule. La tortue traîne sa maison sur son dos, et l’adulte occidental n’est nulle part tranquille. Si vos personnages sont des êtres ­humains, vous écrirez des histoires dures, cruelles, souffrantes.

Ou alors vous écrirez des histoires de super ­héros, avec des super pouvoirs, et eux seuls ­pourront s’envoler quand ils en auront marre. Mais comment s’identifier à Thor, dites-moi?

Bon Morane, lui, n’avait pour seul pouvoir que sa nyctalopie, la capacité de plutôt bien voir dans le noir.

Or, le monde est noir. Je rêve d’être nyctalope. Pas vous?