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Les passagers clandestins du discours économique

Ianik Marcil-Les Passagers clandestins
Ianik Marcil-Les Passagers clandestins

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La semaine dernière, l’Agence France-Presse titrait ainsi un article: «Le pétrole souffre dans un marché inquiet pour l’économie mondiale». Le «pétrole souffre» et le «marché est inquiet» – deux métaphores d’apparence anodine, mais pourtant insidieuses. On recourt constamment à ces métaphores et à des trompe-l’œil qui n’expliquent rien de la réalité économique et politique. Ces stratégies rhétoriques sont les passagers clandestins de la pensée, car soit elles nous enfument complètement en masquant le réel, soit elles laissent croire que les institutions et phénomènes sociaux ont une vie propre, sur laquelle nous n’avons aucune emprise, à l’instar des dieux ou de la météo. Si le marché est «inquiet», quoi faire d’autre qu’une prière ou faire brûler de l’encens pour le calmer?

Ce sont ces stratégies rhétoriques que je dénonce et déconstruis dans mon essai Les passagers clandestins: Métaphores et trompe-l’œil de l’économie (éd. Somme toute, 194 p.), afin que nous puissions nous réapproprier le discours et, à terme, reprendre le contrôle sur notre destinée collective. Il est disponible en librairie à compter d’aujourd’hui.

Afin de vous en donner un aperçu, j’en reproduis ci-dessous l’avant-propos.

AVANT-PROPOS

Ce livre est un réquisitoire contre les détournements du discours économique et politique qui masquent les rapports de pouvoir en jeu et les conséquences néfastes de notre activité économique. Des stratégies rhétoriques sont sciemment utilisées par les détenteurs de pouvoir afin d’enfumer la population et éviter qu’elle puisse imaginer possible un monde différent. Il ne s’agit pas d’un vaste complot ourdi par les politiciens, les grands patrons et les dirigeants des organisations internationales: elles sont nécessaires à la perpétuation du statu quo et assurent la pérennisation du rôle social de tous et de toutes. Nommer le réel en modifie notre perception et, ce faisant, oriente les choix que nous faisons pour le transformer ou le laisser en l’état.

Je dénonce deux grandes stratégies rhétoriques à cet égard: l’usage abusif des métaphores et le recours fallacieux à des trompe-l’œil. L’emploi des premières est abusif en ce qu’on présente des images comme si elles constituaient une description véridique de la réalité. Il induit l’effet pervers d’évacuer une explication scientifique et rationnelle des phénomènes sociaux. Les trompe-l’œil, quant à eux, mystifient notre perception de la réalité. À l’instar du faux marbre peint sur un mur de gypse, nous croyons voir une plaque du noble matériau alors qu’il ne s’agit que d’un vulgaire panneau commun à nos habitations.

Ces stratégies rhétoriques appartiennent à trois familles principales: les pittoresques, les morales et les techno-scientifiques. Les premières empruntent généralement à l’imaginaire naturel; on dira, par exemple, que les marchés boursiers traversent une zone de turbulence. Les deuxièmes dorent les pilules amères que les politiciens et autres détenteurs de pouvoir cherchent à faire avaler à la population en faisant appel au sens du devoir du contribuable pour qu’il fasse sa juste part – c’est-à-dire, en l’occurrence, accepter des réductions de services publics, des gels de salaires ou des hausses de taxes et d’impôt. Enfin, le discours économique, notamment dans les médias, recourt souvent à un jargon pseudo-technique que la vaste majorité de la population ne comprend pas ; qui, à part les économistes patentés, comprend une telle phrase: «les gaz à effet de serre produisent des externalités négatives qu’on peut diminuer par un arrangement institutionnel de mise aux enchères de droits de polluer»?

Dans tous les cas, ces métaphores et trompe-l’œil excluent du débat la plupart d’entre nous et servent à conserver le statu quo nous empêchant de considérer un monde différent de celui que nous connaissons. Comment contrer le jargon de l’économiste de service à la télévision, quand nous ne possédons même pas le vocabulaire qu’il utilise? Comment s’opposer à une injonction morale, surtout si elle occulte en trompe-l’œil ses conséquences effectives, sans passer pour quelqu’un qui est contre la vertu? Quoi faire lorsque nous traversons une zone de turbulence en avion, outre serrer notre ceinture et nos dents? Nous ne pouvons rien changer à cette fatalité de la nature, pas plus qu’à celles des humeurs du marché. Autant pester contre la pluie, en espérant qu’elle cesse de tomber. Il est pratiquement impossible de s’opposer aux métaphores naturalisantes, aux trompe-l’œil moraux ou au langage technique que nous ne maîtrisons pas.

Si on lira dans les prochaines pages un réquisitoire contre la perte d’emprise sur le réel causée par la prolifération des métaphores et des trompe-l’œil dans le discours économique, on y trouvera également, en creux, un appel à se le réapproprier et, ultimement, à reprendre le contrôle sur le cours de notre vie commune. Car ce qu’on nomme par ces métaphores, ce sont des phénomènes et des institutions humaines, historiquement, socialement et culturellement construits.

Conséquemment, il est possible de se réapproprier le discours sur l’économie et de transformer l’organisation de notre vie économique. Afin d’atteindre cet objectif, il me semble nécessaire d’identifier ces métaphores et trompe-l’œil et de dénoncer le fait que, non seulement elles masquent des rapports de pouvoirs derrière leurs pseudo-explications du fonctionnement du monde économique, mais également qu’elles trouvent très souvent leur origine dans un lointain passé intellectuel, s’autovalidant par de nombreux appels à l’autorité d’auteurs dont les idées subsistent tels des zombies. C’est la raison pour laquelle j’ai multiplié les références à l’histoire de la pensée économique. Les sciences économiques jouissent d’une aura plus qu’aucune autre science sociale. Une interview avec un anthropologue, une sociologue, un linguiste ou une historienne demeure rare et anecdotique dans nos médias. En revanche, mes confrères et consœurs économistes sont de toutes les tribunes, de tous les bulletins de nouvelles et on leur dédie même des émissions de télévision complètes. C’est sans compter qu’elles et qu’ils occupent des postes d’influence dans toutes les institutions politiques les plus importantes sur la planète. Le pouvoir des idées des économistes sur les décisions politiques n’a aucun équivalent. En dénoncer les raccourcis intellectuels et le travestissement de leurs origines, c’est faire le premier pas pour s’en libérer et reconstruire un discours qui nous appartienne.