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Les commotions cérébrales plus nombreuses que jamais

Des experts interrogés par Le Journal constatent une augmentation

Quebec
Photo Stevens Leblanc Lili-Soleil a subi une violente commotion cérébrale en février. Cinq mois plus tard, elle est toujours au repos à la maison. Ses parents, Jean-Philippe et Sandra, ont pris la situation au sérieux dès le départ.

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Les cas de commotions cérébrales sont plus nombreux que jamais, selon des experts interrogés par Le Journal.

À l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ), les jeunes de moins de 18 ans qui consultent pour des symptômes causés par un choc à la tête ont presque doublé en moins de cinq ans. «C’est énorme», lance Katia Sirois, neuropsychologue et coordonnatrice clinique du programme des atteintes cérébrales à l’IRDPQ.

Et les séquelles sont parfois très sérieuses. Une jeune fille de la région de Québec qui a subi une violente commotion cérébrale en février est toujours au repos à la maison, cinq mois plus tard (voir autre texte).

La hausse s’explique par une réorganisation des services de santé, qui amène l’IRDPQ à traiter davantage ce type de blessure, mais aussi parce que les cas sont plus nombreux, explique Mme Sirois.

Même son de cloche de la part de la neuropsychologue Geneviève Boulard, qui traite des jeunes qui ont subi des commotions cérébrales depuis près de 20 ans à Québec,. «Au-delà du meilleur dépistage, je suis convaincue qu’il y en a plus», dit-elle.

Si les cas sont toutefois plus nombreux, ce n’est pas parce que le cerveau des jeunes est plus fragile mais plutôt parce que les sports à risque – comme le hockey, le football et le soccer – sont de plus en plus pratiqués par les petits Québécois, affirme Dr Boulard.

Les risques du soccer

Un avis partagé par le neuropsychologue Dave Ellemberg, ex-président du Groupe de travail sur les commotions cérébrales qui a été mis en place par le gouvernement.

Au Québec, il y a trois fois plus d’enfants qui jouent au soccer qu’il y a 25 ans, selon les chiffres de la Fédération de soccer du Québec. Or les adeptes du ballon rond sont aussi à risque de commotions cérébrales que les joueurs de hockey ou de football, affirme le Dr Ellemberg. «Les coups de tête sont assez fréquents, il peut y avoir des chutes», explique l’auteur de l’ouvrage Les commotions cérébrales dans le sport : une épidémie silencieuse.

Faux TDAH?

Par ailleurs, les jeunes qui ont subi des commotions cérébrales peuvent avoir des problèmes d’attention, de mémoire et d’organisation. Or ces symptômes sont souvent associés au trouble du déficit de l’attention, rappelle Dr Boulard, qui rencontre régulièrement des jeunes qui ont reçu des diagnostics de TDAH alors qu’ils souffrent plutôt de séquelles de commotions cérébrales.

«Je n’en peux plus de voir ça, lance-t-elle. Il y a beaucoup de jeunes que je vois qui ont un diagnostic de TDAH à qui on n’a jamais demandé s’ils ont eu des impacts à la tête. Mais l’intervention n’est pas la même. J’en vois beaucoup trop qui souffrent par rapport à ça.»

Commotions cérébrales : à savoir

  • Les jeunes de moins de 14 ans sont particulièrement à risque parce que leur cerveau est plus fragile. Les enfants récupèrent d’ailleurs moins facilement que les adultes.
  • Ceux qui subissent des commotions cérébrales peuvent avoir des douleurs persistantes, des maux de tête, des étourdissements, des troubles visuels, de l’anxiété, de la dépression, des troubles de l’attention et être plus irritable.
  • Chaque cas de commotion cérébrale est différent. La durée de la convalescence, qui va du repos complet jusqu’à une reprise normale des activités, varie d’une personne à l’autre.
  • Commotions cérébrales chez les 18 ans et moins selon les consultations à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ) :
  • 50% causés par des coups subis en pratiquant un sport
  • 30 à 35% causés par des chutes
  • Lors d’une saison sportive, un jeune sur quatre serait victime d’une commotion cérébrale, ce qui représente une centaine de cas au Québec.
  • Parmi les enfants qui subissent une commotion cérébrale :
  • 50% ont encore des symptômes après un mois
  • 10% ont encore des symptômes après trois mois

Source : Dave Ellemberg, auteur du livre Les commotions cérébrales dans le sport : une épidémie silencieuse, et la neuropsychologue Katia Sirois, coordonnatrice clinique à l’IRDPQ.

«Sa vie s’est arrêtée»

Une jeune fille de 10 ans ne va plus à l’école depuis février à cause d’une commotion cérébrale

Cette année, Lili-Soleil n’a pas terminé l’école en compagnie de ses camarades de classe. Victime d’une sévère commotion cérébrale en février, la jeune fille de 10 ans est toujours au repos à la maison.

Le quotidien de Lili-Soleil a basculé le 4 février, lorsqu’un incident est arrivé dans la cour d’une école de la région de Québec. Un élève l’a poussée et sa tête a percuté un poteau de fer congelé.

Deux jours plus tard, puisque la jeune fille ne se sent toujours pas bien après une demi- journée d’école qui s’est mal déroulée, ses parents consultent un médecin qui lui diagnostique une commotion cérébrale. Il lui recommande de ne pas faire d’activité physique pendant sept jours, plutôt que de la mettre au repos complet. Puisque les symptômes persistent, les parents la gardent plus longtemps à la maison.

Son retour en classe, qui a mal tourné, aurait toutefois aggravé la situation. La jeune fille a par la suite été prise en charge par une équipe de l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ), où elle se rend encore une fois par semaine.

Pendant trois mois, elle a été mise au repos complet. Son cerveau devait être le moins stimulé possible. Pas de lecture, ni même de télévision. Au programme : des siestes, deux fois par jour. «Sa vie s’est arrêtée», résume sa mère, Sandra. Une période très difficile pour Lili-Soleil, qui avait l’habitude de jouer dehors toute la journée, de faire du ballet et de la gymnastique.

Cette longue convalescence a été accompagnée de plusieurs effets collatéraux de la commotion cérébrale : maux de tête, fatigue, nausée, irritabilité. «Je pétais des coches à chaque semaine, je criais, j’étais fâchée», raconte Lili-Soleil. Ses parents ne la reconnaissaient plus.

La colère a par la suite fait place à une profonde tristesse, raconte la jeune fille qui ressent beaucoup d’injustice par rapport à ce qu’elle a vécu. «J’étais détruite», lance-t-elle. Le moindre effort cognitif fait réapparaître les symptômes.

Blessure invisible

L’«invisibilité» de sa blessure rend la situation encore plus difficile, ajoute sa mère. Son entourage a pris du temps à comprendre à quel point la blessure subie est importante. Même son père, Jean-Philippe, a eu de la difficulté à croire à la gravité du choc, au tout début.

Avec le recul, Sandra et Jean-Philippe se réjouissent toutefois d’avoir pris la situation au sérieux dès le départ. «Si on avait écouté ce que les gens nous disait, je ne sais pas dans quel état elle serait aujourd’hui», lance Sandra.

La neuropsychologue Katia Sirois, de l’IRDPQ, le confirme : la guérison peut être retardée si le repos complet n’est pas respecté dans les premiers jours suivants le choc au cerveau. Même scénario pour la reprise progressive des activités. «Lors d’une commotion cérébrale, la batterie d’énergie se vide plus vite et se remplit moins vite», explique-t-elle. D’où l’importance de prendre les activités progressivement. «Quand des étapes sont escamotées, les symptômes peuvent revenir et c’est un cercle vicieux qui embarque», dit-elle.

Cinq mois plus tard, Lili-Soleil prend encore une forte médication et combat toujours des maux de tête quotidiens. Le suivi serré effectué par l’IRDPQ permet d’espérer qu’elle s’en sorte sans séquelle, affirme sa mère. La jeune fille ne souhaite qu’une chose : reprendre sa vie là où elle s’est arrêtée et le chemin de l’école, en septembre.

Des cas pas toujours pris au sérieux dans le réseau scolaire

Même si la sensibilisation fait tranquillement son chemin, des cas de commotions cérébrales ne sont pas toujours pris au sérieux dans le réseau scolaire.

Sandra, la mère de Lili-Soleil, rapporte avoir eu des démêlés à ce sujet avec l’enseignante de sa fille, qui n’aurait pas compris pas la gravité de la situation. Une autre mère, Audray Fréchette, affirme que le directeur de l’école primaire de sa fille, aussi victime d’une commotion cérébrale en juin dans la cour d’école, «s’en foutait comme dans l’an 40».

Le neuropsychologue Dave Ellemberg considère de son côté que la sensibilisation et la prise en charge dans le réseau scolaire est «à géométrie variable». De son côté, la neuropsychologue Katia Sirois souligne que les écoles où il y a des équipes sportives sont plus sensibilisées à cette réalité, alors que c’est souvent au primaire où l’on retrouve une «méconnaissance» sur l’importance de mettre le cerveau au repos complet, après une commotion cérébrale. «Mettre le cerveau au repos, ça veut dire faire la plante verte», précise-t-elle.

Après une commotion, un retour en classe progressif, adapté à la situation de l’élève, est aussi primordial, ajoute le Dr Ellemberg: «Le réseau scolaire fait partie de l’équation. C’est un élément essentiel. Un retour trop rapide peut avoir de très graves conséquences.»

À Québec, les commissions scolaires des Découvreurs et des Premières-Seigneries ont des protocoles de prise en charge des commotions cérébrales. Aux Navigateurs, certaines écoles en ont aussi.

À la commission scolaire de la Capitale, un comité sera créé l’an prochain afin de rédiger un guide pour l’ensemble des établissements, en se basant sur ce qui existe déjà dans certaines écoles, indique la porte-parole, Marie-Élaine Dion. «Il y a encore beaucoup d’éducation et de sensibilisation à faire, tant auprès des parents que des membres du personnel», dit-elle.

De son côté, le gouvernement Couillard a déposé en décembre un plan d’action pour la prévention et la gestion des commotions cérébrales. Une table de concertation s’assurera de mettre en application un protocole de gestion des commotions cérébrales, présentement en cours de rédaction, indique-t-on au ministère de l’Éducation.