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Les Québécois plus pauvres depuis 1870?

Les Québécois plus pauvres depuis 1870?

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L’avantage d’être un économiste qui se dévoue aux questions historiques, c’est qu’il est possible d’établir des tendances de « très long-terme ». Ces tendances nous permettent de placer certaines choses en perspective.

Depuis quelques temps, je collabore avec des collègues sur le concept de « convergence économique » entre différentes régions et j’essaie d’intégrer le rôle de la démographie dans cette littérature. Au cours de ce travail, disponible ici comme document de recherche présentement en considération aux fins de publication dans une revue savante, j’ai pu évaluer le rattrapage économique du Québec avec une mesure supérieure du revenu par personne à celles qui existent.

Très simplement, il faut considérer l’importance de la taille des ménages. Ce point peut paraître mineur, mais il ne l’est pas. À l’examen des ménages, c’est-à-dire en tenant compte des différentes tailles de famille et de l’effet de ces tailles sur leur pouvoir d’achat, on peut obtenir un meilleur portrait de la richesse réelle des ménages. Des familles nombreuses permettent aux ménages de bénéficier d’économies d’échelle dans leur consommation qui rendent la comparaison plus difficile entre individus provenant de familles de tailles différentes. La taille des familles a été, pendant longtemps, très différente de province en province. Il faut donc ajuster pour ce défaut au lieu de simplement utiliser le revenu par personne.

Lorsqu’on effectue les corrections, on réalise que la pauvreté relative des Québécois a longtemps été surestimée. Sur le graphique ci-dessus, on voit le revenu des Québécois en pourcentage du revenu des Ontariens. La ligne bleue représente cette mesure sans ajustements et la ligne orange celle avec les ajustements. En 1870, les Québécois avaient un niveau de vie équivalent à 93% de celui dont jouissaient les Ontariens. Considérant les différences dans le coût de la vie, il est très raisonnable d’affirmer que les Québécois étaient à égalité avec les Ontariens en 1870.  Jusqu’aux années 1940, le taux de croissance du Québec a été inférieur à celui de l’Ontario – c’est pourquoi les deux lignes tombent progressivement. Après 1945, le Québec jouit d’une croissance supérieure à l’Ontario. Cette croissance se poursuit à une vitesse relativement constante entre 1945 et 1975. Toutefois, au cours des années 1970, on réalise que le rattrapage est plus décevant (j’en parlais ici dans ma note à l’Institut économique de Montréal en 2013 ainsi que dans mon livre sur l’histoire économique du Québec) et qu’on surestime le niveau de vie relatif des Québécois. En fait, l’entièreté du rattrapage face à l’Ontario depuis cette époque s’explique non pas par l’accélération de la croissance économique au Québec, mais par le ralentissement de la croissance en Ontario (ce qui est partiellement expliqué par la théorie économique de la convergence ainsi que les politiques publiques adoptées en Ontario qui ressemblent à celles du Québec).

Le résultat est assez clair. Le Québec a été généralement plus riche qu’on croit, mais il l’est moins qu’on le croit depuis 1975. Son rattrapage économique a été incroyable entre 1945 et 1975 même s’il n’a pas éliminé tout le terrain perdu entre 1870 et 1945. Le rattrapage depuis 1975 est décevant et principalement le résultat du ralentissement de l’Ontario.