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Cacher l’assassin au public...

Cacher l’assassin au public...

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Des médias français, dont le journal Le Monde, ont décidé de ne plus publier les photos des auteurs d’attentats. Allant plus loin, Europe 1 annonce son intention de ne plus publier les noms, même pas les initiales!

Parmi les motifs invoqués, on veut éviter «de faire une mise en avant involontaire de ces gens» ou de mettre sur le même pied les victimes et les agresseurs. Le directeur de la rédaction de BFM-TV ajoute même qu’il s’agit d’éviter de «véhiculer l’image du jeune beau gosse, souriant, montré sur la photo, alors qu’il vient d’égorger quelqu’un».

Un tel choix éditorial est légitime. Les médias ont tout à fait le droit de faire ces choix éditoriaux. Ils ont la liberté de montrer et cela inclut aussi la liberté de cacher.

Mais lorsqu’on se situe du côté du droit du public à l’information, on est frappé par l’accumulation de mesures ayant pour résultat cumulatif de supprimer des informations de la vue du public.

Le paradoxe est d’autant plus troublant que nous vivons à une époque ou les images n’ont jamais été autant omniprésentes et accessibles. Accessibles, mais pas toujours dans des environnements médiatiques qui respectent des standards de rigueur.

Alors, les grands médias ne se tirent-ils pas dans le pied avec ces attitudes cachottières? 

Postulant que la publication de l’image des assassins pourrait contribuer à leur «glorification», ce qui est loin d’être démontré, on prive ses lecteurs et spectateurs d’information pourtant notoirement d’intérêt public.

Au nom d’une hypothétique lutte à quelques exaltés-malades qui pourraient se trouver «inspirés» par l’image de ces assassins, on prive le reste du public de l’accès à des images de gens qui ont participé à des gestes barbares.

Cette fois, ce sont les assassins que l’on camoufle. Mais que fera-t-on lorsqu’on aura à répondre à certains proches de victimes qui pourraient eux aussi réclamer que l’on «respecte» le droit à l’anonymat des victimes, que l’on montre autant de «compassion» pour les victimes que pour leur bourreau? 

Le résultat net sera alors: plus d’images du tout!

Un monde dans lequel on ne nous montre rien ne serait-il pas plus confortable? Cela laisse tant de place à l’imagination!

Mais quand va-t-on se rendre compte que cette inclinaison vers la suppression d’information joue contre les médias de qualité? Les médias qui savent non seulement montrer mais aussi contextualiser, expliquer, vérifier.

On souligne régulièrement qu’une portion du public a «décroché» des médias «traditionnels» souvent pour s’informer dans des sites qui ne se signalent pas particulièrement par leur sens de la rigueur.

Comment ne pas soupçonner un lien avec ces attitudes qui supposent un certain mépris du public? «Nous, on sait, nous, on a vu... croyez-nous sur parole lorsqu’on vous le dit.»

On se demande en quoi une politique éditoriale consistant à cacher de l’information publique au motif que certains pourraient «s’emparer» de l’image des tueurs pour en faire des héros sert le public. 

Ce genre «d’éthique de censure» reposant sur des hypothèses aussi faibles contribue surtout à vider les médias de leur substance. Cela n’empêche pas les périls redoutés. Ceux qui veulent à tout prix voir finiront par voir... Avec en prime la conviction que les médias «nous cachent quelque chose...»

Ne serait-il pas plus sain de travailler à mieux contextualiser ces images? Travailler à expliquer les phénomènes sous-jacents aux gestes extrêmes?

À moins que l’on ait déjà capitulé et choisi de laisser aux médias du dark web et à tous ceux qui ne s’embarrassent pas trop des faits, le soin de montrer ce que de plus en plus de gens considèrent, à tort ou à raison, comme les «vraies affaires».