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Les uns et les autres

Les uns et les autres
Photo courtoisie

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Quand il a publié Perfidia en 2014, James Ellroy ne se doutait pas que certains politiciens américains allaient un jour réclamer le bannissement de l’immigration musulmane aux États-Unis. Comment aurait-il pu s’en douter? C’est tellement... antiaméricain.

Et pourtant les situations extrêmes ont souvent entraîné des réactions extrêmes, et les convulsions que traverse aujourd’hui le monde occidental récoltent leurs parts de projets débiles, tel un mur séparant le Mexique des États-Unis.

Si l’Histoire enseigne quoi que ce soit, c’est que nous ne sommes à l’abri de rien. Après l’attaque de Pearl Harbor, en 1941, l’Amérique s’est lancée dans la Deuxième Guerre mondiale avec toute l’énergie d’une jeune nation boutonneuse, sur le front européen et asiatique, sans oublier bien sûr de combattre cette fameuse cinquième colonne: l’ennemi intérieur. En l’occurrence, les Japonais-Américains. On les a persécutés, accusés, emprisonnés. On leur a confisqué leurs biens. Bref, on les a traités en criminels sur la seule base de leur origine ethnique.

C’est dans l’année suivant l’attaque de Pearl Harbor qu’Ellroy situe Perfidia. Huit cents pages bien dodues qui nous montrent l’effroyable connivence entre les forces de l’ordre, le crime organisé, les politiciens corrompus et un peuple en colère prêt à tout accepter pour calmer ses peurs.

Ellroy n’écrit pas comme tout le monde. Syncopée, hallucinatoire, sa phrase est parfois brève comme une rafale de mitraillette, parfois elle s’allonge, s’enroule et étouffe le sens comme une plante parasite qui tue son hôte. Pas toujours évident, surtout en traduction. Mais l’ambition du projet mérite qu’on lève son chapeau et salue l’audace.

Ellroy est un obsédé de la violence. Il est un grand spécialiste du Los Angeles des années de l’après-guerre. Ses romans croulent sous une quantité impressionnante de détails, potins de vedettes et combines de criminels. Depuis Le Dahlia noir et L.A. Confidential, on sait ce dont il est capable: brosser une fresque historique sous l’angle du crime et de la répression du crime, qui, dans son optique, ne ­forment qu’une seule et même chose.

On retrouve dans Perfidia les mêmes personnages de flics alcooliques, d’anciens boxeurs devenus cogneurs au nom de la loi, de criminels petits et grands qui ont fait la gloire de l’auteur. Mais force est de constater qu’Ellroy ne croit pas beaucoup en l’humanité, et on étouffe à force de violence, de perfidie et d’une moralité du profit qui gangrène tout.

Considéré comme un auteur de droite, Ellroy se ­qualifie lui-même de «conservateur». Mais le talent ­littéraire déborde toujours les convictions de l’auteur. Sa vision sans pitié d’une société qui ne connaît de règles que celle du profit personnel, de la survie et de la tromperie systémique mérite amplement d’être lue.

Ressort de ce carnage la figure salie d’un japonais criminologue travaillant pour la police, scientifique, homosexuel secret, amoureux de la vérité. Mais un tel être ne peut rester intact dans l’univers d’Ellroy. Le monde broie impitoyablement les amoureux de la vérité.

La vérité n’est pas à l’ordre du jour après Pearl Harbor, comme elle ne l’est pas depuis 2001 et les attentats du World Trade Center, depuis Charlie, depuis le Bataclan.