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Une réglementation moche...

Légume
Photo courtoisie

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Ce billet est co-écrit avec Alexandre Moreau (de l'Institut économique de Montréal). 

Récemment, le ministère de l’Agriculture a dévoilé qu’il abrogeait un règlement interdisant la commercialisation des légumes « imparfaits ». En effet, le Règlement sur les Fruits et Légumes frais imposait des normes de standardisation de la taille et de la forme des aliments qui empêchaient la commercialisation des légumes qualifiés de « moches ».

Qu’une telle réglementation ait existé sidère! Selon les dernières statistiques disponibles, les pertes annuelles de fruits et légumes frais se situent entre 35 et 69 kilogrammes par Canadien. Si on en croit l’étude que cite le ministère de l’Agriculture, 10 % de ces pertes résultent des réglementations quant à la commercialisation. Ainsi, une seule réglementation explique des pertes de 3.5 à 6.9 kg par Canadien par année. Il s’agit de pertes importantes qui ont un coût économique et environnemental non négligeable.

Premièrement, les aliments imparfaits qui ont l’air moches à nos yeux se vendent généralement à prix réduit. La chaîne d’épiceries Maxi prévoit d’ailleurs vendre ces aliments avec un rabais environnant 30 %. Au Québec, les fruits et les légumes frais représentent 2.15 % des dépenses des familles. Pour celles qui sont plus sensibles au prix qu’à l’apparence des légumes, une baisse de prix de 30 % représente une baisse moyenne du panier de consommation (tel que construit pour mesurer le coût de la vie) de plus de 0.6%. Cela peut sembler peu, mais ce ne l’est pas pour une famille à faible revenu qui peine à joindre les deux bouts. Sans compter qu’on ne parle ici que d’une seule réglementation affectant un segment infime de la chaîne de production qui mène à notre assiette. Or, combien de réglementations de ce genre – c’est-à-dire, qui appauvrissent les québécois – sont actuellement en vigueur ?

Deuxièmement, tous ces légumes moches qui sont inutilement jetés doivent être produits et des ressources productives sont donc également gaspillées. En augmentant la quantité de pertes, ce règlement faisait en sorte que – pour avoir la même quantité d’aliments – il fallait utiliser davantage d’espace. Il est difficile de mesurer cet effet puisque les estimations sur les pertes occasionnées par le règlement ne sont pas divisées par type d’aliment. Cependant, il suffit de se demander combien d’arpents de terre auraient pu être laissés à la nature au lieu de servir à des fins agricoles si cette réglementation n’avait pas existé. Chose certaine, il s’agissait d’une perte significative pour les agriculteurs qui doivent tout de même assumer les coûts de production pour les légumes moches qu’ils n’ont pas réussi à vendre. Ces pertes sont ou bien directement assumées par l’agriculteur ou refilées aux consommateurs par des prix plus élevés qu’ils payent pour les légumes dignes d’un magazine de mode.

En perspective, il s’agit d’un règlement certes insignifiant, mais qui démontre l’effet pervers que certaines politiques publiques peuvent avoir sur les citoyens sans que le commun des mortels s’en aperçoive. Plusieurs ont le fâcheux réflexe d’en proposer de nouvelles pour aider les plus démunies d’entre nous sans anticiper les conséquences inattendues qu’elles peuvent générer. Les bonnes intentions ne suffisent pas. Nous devrions nous pencher sur ce type de règlement qui peut facilement être révoqué tout en améliorant le sort de tous. Bref, ce n’est pas la responsabilité du gouvernement de déterminer ce qui est trop moche pour se retrouver dans notre assiette.