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Sacrifier pour sauver?

Allemagne
AFP

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Il y a quelques jours, plusieurs personnes se sont réjouis d’une enquête sur les résultats d’une augmentation du salaire minimum en Allemagne. Selon eux, il s’agissait d’une preuve que les effets du salaire minimum ne sont pas aussi terribles qu’on croit.

Que disait cette étude ? Que 60,000 personnes avaient perdu leurs emplois !

Et c’est ici qu’on peut voir l’aspect le plus étrange de la pensée des défenseurs des hausses du salaire minimum. Plusieurs personnes qui défendent l’augmentation du salaire minimum sont conscientes qu’il y a une diminution de l’emploi suite à une augmentation du salaire minimum. Tout simplement, ils croient que ces pertes sont minimes relativement aux gains salariaux pour ceux qui ne perdent pas leurs emplois.  La même logique s’applique si les entreprises réussissent à passer leurs coûts additionnels en prix plus élevés pour les consommateurs puisqu’il s’agit d’un transfert des consommateurs de la classe moyenne vers les travailleurs marginaux. La majorité gagne et la minorité est très petite.

Et c’est comme cela qu’ils interprètent l’étude dans le cas de l’Allemagne ! L’agroéconomiste Maurice Doyon de l’Université Laval m’a d’ailleurs interpelé sur Twitter avec cet argument.

Il s’agit d’un argument étrange pour plusieurs raisons.

Premièrement, le salaire minimum en Allemagne a été fixé à un niveau relativement bas (étant donné la productivité allemande). Il y a aussi plusieurs exceptions à ce salaire minimum : il ne s’applique pas aux apprentis, aux moins de 18 ans ainsi qu’à tous les chômeurs de long-terme pendant les six premiers mois de l’emploi.

Difficile de crier victoire quand on voit l’étendue limitée du salaire minimum allemand a tout de même réussi à détruire 60,000 emplois et faire augmenter les prix pour les consommateurs de la classe moyenne. Il faut aussi souligner que l’étude allemande (provenant d’une entité gouvernementale) a eu du mal à considérer les effets sur les heures travaillées. Lorsque la hausse du salaire minimum est modeste (comme dans le cas allemand), les employeurs n’optent pas pour le licenciement des employés. Plutôt, ils réduisent les heures de travail afin de réduire la masse salariale de manière compensatoire (ils coupent aussi dans les avantages non-monétaires). Au final, on remarque une perte de revenu pour plusieurs travailleurs.

Deuxièmement, on parle de 60,000 emplois ! Selon Social Europe, associé à la défense du salaire minimum, il y a 713,000 travailleurs qui étaient des travailleurs susceptibles d’être affectés par le salaire minimum.  Le ratio de 60,000 travailleurs sur 713,000 travailleurs est assez déprimant.  Mais ce qui est le plus remarquable, c’est que les pertes d’emploi ne sont pas situées dans l’ouest du pays, mais dans l’est. Pourquoi est-ce important ? Parce que l’ouest de l’Allemagne a toujours été la région la plus économiquement avancée du pays et le salaire minimum de 8,50 euros est moins important dans cette région. Dans l’est, le salaire minimum est plus lourd à porter et c’est là qu’on retrouve les plus grandes pertes d’emplois. Donc, on a fait mal aux gens qui résident dans une région historiquement plus pauvre.

Cependant, pour l’instant d’une seconde, imaginez que toutes mes critiques étaient invalides, seriez-vous satisfaits de l’argument avancé ? Après tout, cet argument revient à dire qu'il est acceptable d’éliminer 60,000 emplois afin d'augmenter de 5% ou 6% le revenu annuel des petits salariés restants? Est-ce qu’il faut trouver des manières d’augmenter le niveau de vie des plus pauvres ? Oui, absolument ! Est-ce que vous seriez prêts à sacrifier une minorité des plus pauvres pour sauver le reste ? Si c’est le cas, rappelez-vous que vous faites ce jugement en ne considérant que la variable de l'emploi (au lieu de considérer un éventail de variable comme je le fais toujours).  Vous me permettrez de faire dissension ici s’il s’agit de votre argument puisqu'il sonne terriblement technocrate et qu'il est d'une froideur hivernale!