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Chant d’amour pour les destins fabuleux

Yasmina Khadra
Photo courtoisie Robert Espalieu Yasmina Khadra

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Après avoir imaginé les derniers jours de Saddam Hussein dans son dernier roman, La dernière nuit du Raïs, l’extraordinaire Yasmina Khadra avait envie d’une histoire lumineuse et joyeuse. Il s’est inspiré d’un voyage à Cuba pour écrire un roman coup de cœur, musical, complètement envoûtant: Dieu n’habite pas La Havane.

Il a donc imaginé l’histoire de Juan del Monte Jonava, un chanteur cubain dans la cinquantaine, star du Buena Vista. Témoin de l’essoufflement du régime castriste, «Don Fuego» doit céder sa place et trouver du travail ailleurs. Aux prises avec un mal de vivre intense, il tombe par hasard sur une belle rouquine, Mayensi. Avec elle, contre toutes attentes, il retrouve la fureur de vivre, entre le bleu de la mer et les façades décrépites de La Havane.

Yasmina Khadra, souhaitait offrir un voyage à ses lecteurs avec ce roman inspiré, qui touchera les cordes sensibles des lecteurs québécois.

«Je voulais les faire sortir un peu de cet engrenage de la violence: on n’entend que ça à la radio, à la télévision, dans la presse écrite. C’est bien de continuer à croire que la vie mérite d’être vécue et qu’il y a d’autres territoires qui sont sains, qui sont heureux. C’est à nous de pouvoir les investir, tranquillement.»

La Havane, fascinante

Il s’est rendu à Cuba une fois, en repérage pour un film, car il avait déjà écrit un scénario pour Forest Whitaker. La Havane, ville magique, ville de con­trastes, l’a séduit. «Dès qu’on ferme les yeux, elle prend toute sa splendeur. C’est quelque chose qu’on ne peut pas s’expliquer. La Havane est une ville qui a été abandonnée, en jachère, depuis les années 1950. Il y a de superbes maisons complètement délabrées, une surpopulation, mais en même temps, il y a un air, quelque chose de fantastique, qui embaume un peu cette ville et qui la rend beaucoup plus fascinante que repoussante.»

Il évoque les monstres sacrés de la musique cubaine, comme Benny Moré, Celia Cruz, le Buena Vista Social Club... toute une époque. «Ce n’est pas véritablement une musique: c’est carrément une émotion. Quand on entend des Cubains chanter, quand on voit avec quel amour ils étreignent leurs instruments, on est vraiment dans l’émotion.»

Véritable alchimie

Il parle d’une véritable alchimie qui transporte les spectateurs. «Je ne comprends pas l’espagnol, mais je n’ai pas besoin d’écouter les paroles: je les sens, quelque part. Ce sont des fibres sensibles qui retentissent aux tréfonds de nous-mêmes et qui nous permettent de rêver. On a envie de continuer de vivre pendant mille ans malgré tout.»

Il décrit la fin du régime de Castro dans le roman. «C’est un régime autiste: il ne voit pas les dégâts qu’il provoque autour de lui. Il est dans une sorte d’obsession qui le rend aveugle et qui le fige dans son entêtement à ne pas vouloir voir les choses telles qu’elles sont. Et c’est là où les Cubains ont été d’une intelligence magistrale: ils ont réussi à tenir le coup, pendant plus d’un siècle, sous une répression froide, carcérale, grâce à la musique.»

Le personnage de Don Fuego, inspiré par un chanteur de l’hôtel Nacional, comprend que malgré les vicissitudes, les déconvenues, l’impossibilité d’aller voir ailleurs, «naufragé sur une île maudite», le rêve est là. «Cet homme portait les ténèbres... et pourtant, dans ses yeux, c’était une aurore boréale. Sur la scène, il redevenait Dieu. C’est lui qui crée l’univers, l’ambiance, qui fait danser... qui crée, quelque part, le Paradis chez les vacanciers. J’ai été vraiment touché et il ne m’a pas quitté une seconde.»


» Yasmina Khadra est le nom de plume de l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul.


» Ce militaire de carrière était commandant dans l’armée algérienne avant de devenir écrivain.


» Ses romans sont traduits en 40 langues.


» Il a écrit Ce que le jour doit à la nuit, adapté au cinéma.


» Les Hirondelles de Kaboul est en cours de réalisation en film d’animation.

 

EXTRAIT

Yasmina Khadra<br />
Dieu n’habite pas La Havane <br />
Éditions Julliard, 295 pages
Photo courtoisie Ed. Julliard
Yasmina Khadra
Dieu n’habite pas La Havane
Éditions Julliard, 295 pages

«Un gros nuage avale la lune. Au bout du trottoir, un lampadaire se prend pour un saint, son auréole de lumière assiégée de moucherons. Une famille veille sur le pas de sa porte, les hommes en caleçon et en débardeur, les femmes enfouies dans des sièges en toile. Apparemment, la vie continue; les gens et les choses demeurent ce qu’ils ont toujours été, mais moi, je me sens soudain étranger à moi-même et à ce qui m’entoure.

Il y a du monde à l’hôtel Nacional, probablement un mariage ou bien un congrès qui s’est oublié au bar. Des voitures ramassent les convives à la sortie. J’entends les portières claquer, des voix s’interpeller.

Je descends l’avenue jusqu’aux feux, regagne le long parapet qui s’oppose à la mer. Un petit groupe d’insomniaques bavarde çà et là en s’envoyant des rasades de tord-boyaux.»

— Yasmina Khadra, Dieu n’habite pas La Havane