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Trudeau et le climat: naïveté ou hypocrisie?

Justin Trudeau parmi les chefs d'État participants à la COP21 de Paris sur le climat
AFP Justin Trudeau parmi les chefs d'État participants à la COP21 de Paris sur le climat

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Adopter les cibles de réduction de GES de Stephen Harper démontre mécompréhension des défis, manque de courage ou d’habileté, ou manœuvre de duperie.

Plus tôt cette semaine, le journaliste Joël-Denis Bellavance révélait que le gouvernement Trudeau se serait «résigné» à adopter les cibles de réduction de gaz à effet de serre (GES) du précédent gouvernement conservateur de Stephen Harper. Quelques jours plus tard, ces confidences de sources anonymes ont reçu confirmation de la part de la députée libérale, Filomena Tassi.

Personne ne conteste que déjà seulement rattraper les vieilles cibles établies pour 2020 et 2030 par le gouvernement Harper s’avérera une entreprise exigeante. D’où, selon les hauts fonctionnaires fédéraux, qu’il «faut d’abord être en mesure d’atteindre ces cibles en ayant un plan crédible pour y arriver avant d’aborder la prochaine étape. Une fois qu’on aura ce plan, on pourra se pencher sur les nouvelles cibles».

À première vue, un tel étapisme paraît rationnel et pragmatique.

En réalité, c’est une recette, non seulement pour le ratage de la cible pour 2050, mais aussi pour de cuisants échecs économiques, sociaux et environnementaux.

25 % des émissions canadiennes de GES sont causées par notre industrie de production de pétrole et de gaz

Car la réduction des GES à laquelle le Canada s’est engagé à Paris ne peut être atteinte par une succession de mesures et programmes à court terme. Une telle ambition exige d’amorcer, dès aujourd’hui, la mise en place progressive de réformes structurelles profondes de secteurs économiques entiers ainsi que de l’intervention de l’État. L’atteinte des cibles, même «modestes», de 2020 et 2030 ne peut paver la voie à celle de 2050 qu’à la condition de s’inscrire dans une vision et stratégie à long terme.

Le directeur parlementaire du budget estime d’ailleurs qu’un ensemble décousu de programmes «risque d’entraîner des coûts inutilement élevés». On pourrait ajouter que cela risquerait aussi de causer des pertes d’opportunités ainsi que de bénéfices commerciaux que nous laisserions à d’autres. Prenons l’exemple de la Chine qui ambitionne de se servir de son plan de sortie du charbon pour devenir une puissance mondiale dans la production de composantes solaires.

Dures réalités

Vingt-cinq pour cent des émissions canadiennes de GES sont causées par notre industrie de production de pétrole et de gaz. Pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris, il faut notamment que 75 % de notre pétrole des sables bitumineux reste là où il est: dans les sols de l’Alberta et de la Saskatchewan.

Le Canada doit donc aider ces deux provinces à planifier des reconversions graduelles de leurs bases industrielles et de main-d’œuvre. C’est-à-dire l’exact contraire de la construction de pipelines visant à permettre des augmentations de production.

Le secteur du transport représentait 27 % de nos émissions de GES en 2013. Or en 2006, 58 % des ménages canadiens possédaient deux véhicules automobiles ou plus. L’électrification des transports et les investissements dans le transport en commun ne suffiront pas. Peut-être cependant que l’arrivée prochaine des véhicules autonomes, sans conducteur, pourrait offrir une des révolutions salvatrices à réaliser. Car au lieu de rester garé plus de 95 % du temps, un même véhicule pourrait aller servir plusieurs ménages.

Le secteur du transport représentait 27 % de nos émissions de GES en 2013

On imagine cependant ce qu’une telle réduction du nombre de véhicules peut signifier pour la construction automobile en Ontario et les industries des pièces et services automobiles à travers tout le pays. Encore une fois, l’adoucissement des transitions doit être planifié à l’avance.

Un troisième secteur-clé, mais moins discuté, est l’agriculture. Un bon 16 % des émissions canadiennes, sans inclure la transformation et la distribution alimentaires.

La science agronomique actuelle permet déjà d’augmenter sensiblement les rendements en réduisant le recours aux hydrocarbures utilisés dans la machinerie, les intrants chimiques et les transports. Dans plusieurs cas, cela exige de recourir à beaucoup plus de travailleurs manuels et intellectuels, déjà difficiles à obtenir actuellement. Encore ici, pas de transitions sans stratégies industrielles, mais multipliées ici par secteurs, filières et régions de production.

Reprise annoncée d’un mauvais film?

Rappelons que le gouvernement libéral de Jean Chrétien avait fixé des objectifs pour le respect de l’accord de Kyoto, mais sans concevoir de stratégie pour les atteindre.

En 2006, c’est le gouvernement conservateur de Stephen Harper qui hérita de ces cibles devenues alors impossibles à atteindre dans les délais fixés.

Or, même si Stephen Harper s’est rabattu sur de nouvelles cibles soi-disant réalistes, il n’a pratiquement rien fait pour les atteindre.

Un troisième secteur-clé, mais moins discuté, est l’agriculture. Un bon 16 % des émissions canadiennes, sans inclure la transformation et la distribution alimentaires.

Aujourd’hui, c’est un gouvernement libéral de Justin Trudeau qui prend le relais. Alors les cibles conservatrices qui manquaient d’ambition en campagne électorale semblent soudain devenir trop difficiles à dépasser.

Mais qui a dit qu’il est facile pour un premier ministre du Canada de mener un défi aussi vital et structurant à travers le système fédéral d’un pays qui a trop de géographie? Même une solution simple comme la mise en place d’un prix ou taxe substantielle pour la tonne de carbone ne peut unilatéralement être réalisée sans heurt par Ottawa.

Le défi climatique exige autant courage, détermination, habileté politique que de réalisme de tous les principaux acteurs politiques canadiens.

Cruciales prochaines semaines

Il filtre à travers les médias que Justin Trudeau ne rencontrera ses homologues provinciaux sur le climat qu’après:

  • avoir signé dans quelques jours la ratification de l’accord de Paris sur le climat; et
  • être revenu de la Conférence de l’ONU sur le climat de Marrakech de novembre prochain.

Cela laisse quelques semaines aux électeurs canadiens pour envoyer le message à leurs élus fédéraux et provinciaux que l’heure est de plus en plus urgemment à une vision et des actions décisives.

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