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Le 'Snowden' d’Oliver Stone

Scène du film Snowden d'Oliver Stone

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Le divertissement hollywoodien fait moins la critique de l’espionnage systématique des citoyens par leur gouvernement que l’éloge du lanceur d’alerte.

Ironie du sort, Edward Snowden a dû trahir Edward Snowden. Celui qui, en juin 2013 à Hong-Kong, abandonna ses fichiers secrets aux journalistes de The Guardian a maintes fois insisté pour que l’attention du public reste concentrée sur les révélations qu’il apporte. Pas sur sa petite personne.

Nous savons combien retentissants furent les échos de ses révélations sur les activités illégales de la NSA. Et les retombées politiques, autant nombreuses que considérables. Dès le départ, plusieurs ont cherché à les neutraliser en discréditant la personnalité même du lanceur d’alerte. Il n’aurait été qu’un jeune pirate informatique. Qu’un petit employé d’une firme contractante de la NSA. Qu’un dangereux traitre. La question à savoir qui est Edward Snowden ne pouvait que faire partie intégrante du débat public.

La question à savoir qui est Edward Snowden ne pouvait que faire partie intégrante du débat public

Rapidement devenu apatride, coincé des semaines à l’aéroport de Moscou, le principal intéressé n’a pas eu d’autre choix que de reprendre la parole et se mettre lui-même au centre de l’attention.

Les péripéties de l’homme font déjà partie d’une histoire que plusieurs livres, articles et films documentaires relatent. Le plus notable est certainement le Citizen Four de la cinéaste Laura Poitras qui remporta l’Oscar du meilleur documentaire en 2015.

Snowden, l’homme

Cette fois, Oliver Stone cherche à rejoindre le grand public de cinéma des multiplex ou maison avec une fiction étroitement inspirée des faits réels.

Les premières critiques suite au lancement au TIFF de Toronto furent très partagées. Leurs conclusions classèrent le film biographique sur une échelle allant de médiocre à chef-d’œuvre. Manifestement, les opinions et sentiments à l’égard des personnalités d’Oliver Stone ou d’Edward Snowden teintent les appréciations. Sans jouer au critique de cinéma, le film que j’ai vu mardi dans sa version originelle en anglais se situe entre ces extrêmes : un honnête bon film.

Ici, je désire plutôt discuter qu’est-ce que ce divertissement – car c’en est un – nous explique ? Et le fait-il bien ?

À la base, Oliver Stone veut nous présenter une solide défense et illustration du patriotisme d’Edward Snowden. Clairement, le scénariste et réalisateur s’est donné mission de convaincre ses concitoyens que le lanceur d’alerte est un héros. Ce héros serait d’autant plus grand qu’il est un gars très ordinaire, rien d’un surhomme. Et qu’il aurait posé son geste héroïque par choix longuement réfléchi, non par le hasard des circonstances.

Il n’échappe à personne que la sortie de ce film alimentera la campagne visant à ce que le lanceur d’alerte reçoive un pardon présidentiel de Barack Obama avant que ce dernier quitte la Maison-Blanche en janvier prochain.

Le film prend donc tout son temps afin de confondre les détracteurs. Oui, Snowden est un patriote prêt à payer de sa personne en s’engageant dans les Forces spéciales de l’armée. Oui, il a été formé et a travaillé comme espion pour la CIA. Oui, c’était un brillant informaticien qui a conçu quelques programmes clés pour la sécurité nationale. Oui, ce fut ce même patriotisme qui l’a ultimement poussé à faire publier des documents secrets de la NSA. Car la démocratie et le peuple états-uniens devaient connaitre ses activités illégales, immorales — et même incontestablement criminelles dans sa participation aux assassinats extrajudiciaires par drones.

Snowden, le contexte

Sur le volet biographique, Stone livre sa marchandise. Peut-être même plus que le client en demande.

Plusieurs ont reproché, non sans raison, que Stone consacre trop de temps à la relation de couple avec Lyndsay Mills. Mais apparemment, le réalisateur ne cherche pas seulement à montrer la normalité de la vie de Snowden et l’ampleur de ce qu’il sacrifie en s’exilant. Lyndsay est un personnage, ordinaire comme nous, avec qui nous pouvons nous identifier afin de nous faire ressentir les implications de la surveillance de masse illégale. D’où une progression partant d’un échange de couple sur le fait que « nous avons tous des choses à cacher » jusqu’à la menace voilée d’un grand patron de la CIA signalant à Edward qu’il reçoit des rapports de surveillance sur Lyndsay depuis longtemps.

Autrement, le film de fait qu’évoquer les contextes, fonctionnements et implications multiples des programmes de surveillance de masse. Un peu comme si Stone s’adressait à des déjà convertis. Ou que la multiplication de faits, allusions et détails peut constituer une argumentation.

Snowden est loin d’être le premier à avoir révélé et dénoncé les dérives illégales de la NSA

Par exemple, sur 134 minutes, le film ne consacre qu’une trentaine de secondes aux lanceurs d’alerte qui ont précédé Snowden. Pourtant, ce sont les sorts de ces cadres supérieurs de la NSA qui expliquent la nécessité de s’exiler et de faire publier des documents secrets par des médias étrangers.

Car Snowden est loin d’être le premier à avoir révélé et dénoncé les dérives illégales de la NSA. Plusieurs autres l’avaient fait avant lui. La contribution inédite de Snowden est d’avoir fait publier des preuves documentaires de ce dont ses prédécesseurs avaient parlés. Aussi, d’avoir dramatisé involontairement l’affaire pas son évasion médiatisée de Hong-Kong et son séjour forcé à l’aéroport de Moscou.

Le premier de ces lanceurs d’alerte est William Binney. Après 30 ans au service de la NSA, il en démissionne seulement sept semaines après les attentats du 11 septembre 2001, tellement le virage vers la surveillance de masse fut soudain et rapide. Le film fait d’ailleurs écho aux parcours et dénonciations de Binney dans les dialogues entre Snowden et le personnage fictif du mentor informaticien tabletté joué par Nicolas Cage. Binney et ceux qui l’ont suivi n’ont cessé de témoigner de la totale inefficacité de la surveillance de masse (par opposition à la surveillance ciblée) dans la lutte au terrorisme. Des activités qui ne se sont avérées efficaces que comme programmes de soutien financier à l’industrie informatique.

Quatre constats convainquirent Snowden de la voie qu’il a prise.

Un, l’absence de retombées des dénonciations antérieures.

Deux, l’extraordinaire répression de ces lanceurs d’alerte, même lorsqu’ils s’en tenaient aux mécanismes internes à l’Administration fédérale ou devant le Congrès. Une enquête récente a montré que même les employés du service de la NSA chargé de traiter les dénonciations des lanceurs d’alerte internes souffrent d’intimidations constantes.

Trois, la complaisance des grands médias états-uniens.

Seul le quatrième constat est clairement abordé durant le film : les mensonges éhontés de haute direction de la NSA aux membres du Congrès et au peuple états-uniens au sujet de la surveillance des simples citoyens.

NSA, la machine

Oliver Stone disposait des formidables moyens artistiques et techniques d’Hollywood. J’avais espéré qu’il aurait pu les employer pour mieux nous expliquer comment les NSA de ce monde nous espionnent.

Une scène expose de manière convaincante la capacité de XKeyscore, le système qui permet de rassembler, entreposer et exploiter la totalité des activités publiques et privées des utilisateurs d’internet.

Les cinéphiles qui éprouveront le désir de mieux comprendre pourront toujours approfondir à d’autres sources

Une autre scène porte sur le fait que la NSA ne fait pas qu’enregistrer toutes les relations d’une « cible », mais également les relations de ces relations, et aussi les relations de ces dernières. Après seulement trois « degrés de séparation », la surveillance de chaque cible implique déjà celle de millions de personnes. Il n’est donc pas besoin de suivre beaucoup de cibles pour mettre dans les faits sous surveillance l’ensemble des utilisateurs du téléphone ou d’internet sur la planète. Malheureusement, les animations servant à présenter ces activités composent une scène visuellement confuse et indigeste.

Bref, Snowden permet surtout aux cinéphiles de suivre, pas à pas, l’évolution d’un jeune homme dont la confiance patriotique en la grandeur de son pays se désagrège complètement avant de se reconstruire sur les idéaux de liberté et de démocratie qui constituent son mythe fondateur.

Pour plusieurs, ce sera la toute première fois que ce récit leur est raconté d’un seul souffle, même si à travers une fiction.

Ceusses qui éprouveront ensuite le désir de mieux comprendre quelque point technique, historique, politique ou autre pourront toujours approfondir à d’autres sources.

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Snowden sort en salles le vendredi 16 septembre.

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