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Les Français au pays du fantasme

Les portraits usant de clichés sur le Québec ne sont pas rares

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Références au Nouveau-Monde, fantasmes de cabanes à sucre et obsession du bon vieux «tabernacle!». Le portrait de Ricardo en «gentleman-trappeur» publié dans Elle France a ramené à l’avant-plan les clichés qu’entretiennent certains Français sur le Québec.

Même s’ils sont de plus en plus nombreux à connaître la réalité québécoise, plusieurs Français ont bel et bien une perception tordue du Canada et les exemples de caricatures à la Elle France ne sont pas rares, expliquent des experts.

«Ce n’est pas un cas d’exception. Je dirais même que c’est banal», affirme Benoît Melançon, professeur de littérature à l’Université de Montréal.

Exotisme

Sur son blogue L’oreille tendue, il a créé une catégorie nommée «Ma cabane au Canada», qui répertorie des anecdotes tirées de publications de tout type faites en France à propos du Québec, que ce soit les «toasts au sirop d’érable» dans les paroles d’une chanson de Grand corps malade ou le slogan «20 ans, ça toffe!» utilisé dans un festival.

«Cette volonté d’exotisme, elle est partout», explique M. Melançon.

«Il y a un fond de nostalgie pour un temps qui n’existe plus, abonde Jean-Pierre Lemasson, professeur en études urbaines et touristiques à l’UQAM. Surtout dans une société hyper urbanisée. En France, les seuls grands espaces qui existent encore sont les bords de mer et la montagne. Et même que les bords de mer sont pratiquement des zones péri-urbaines», illustre-t-il.

Cette image d’un lieu d’évasion où les racines sont préservées existe surtout dans la tête de Français un peu passéistes qui ne connaissent pas vraiment le Québec, ajoute M. Lemasson.

Ce genre d’ignorance n’est toutefois pas spécifique aux Français, rappelle Bernard Motulsky, professeur à l’UQAM et directeur de la Chaire de relations publiques et communication marketing. «Les Américains, quand on leur pose des questions sur les pays étrangers, ils ne connaissent rien», dit-il pour illustrer une tendance qui touche parfois les habitants de pays très populeux où l’apprentissage d’une deuxième langue n’est pas essentiel.

En revanche, ce qui caractérise particulièrement les Français, c’est la difficulté à accepter des variations dans la langue, affirme M. Melançon. «Notre accent est une obsession pour les Parisiens.»

Mépris

Le français est une langue fortement centralisée à Paris, ce qui n’est pas le cas de l’anglais ou de l’espagnol, qui ont différents pôles dans le monde, observe-t-il. Certains vont même afficher un mépris ouvert envers l’accent québécois, comme l’animateur Thierry Ardisson envers l’écrivaine Nelly Arcan, même si ce n’est pas la règle générale.

«Il y a une alternance entre fantasme et mépris. C’est ridicule, le Canada, mais on veut y aller.»

Pendant ce temps, les clichés véhiculés peuvent en blesser plusieurs, surtout que la France reste une référence dans le regard de certains, explique M. Lemasson. «On désire être reconnu en étant soi-même. Si on vous caricature, vous ne pouvez pas être vous-même.»

Pour M. Motulsky, cette affaire aura été plus positive que négative, surtout pour la visibilité qu’aura obtenue Ricardo.

 

Quelques exemples d’anecdotes

 

Ricardo ambassadeur de la Nouvelle-France

Photo courtoisie Jean-Claude Amiel

Dans sa dernière édition, Elle France a consacré un dossier à Ricardo Larrivée. En plus des clichés sur les pionniers et les érablières, l’auteur y va de déclarations étonnantes sur le Québec. «Un porc est traditionnellement sacrifié et congelé en plein air», peut-on lire. L’article a tellement fait boule de neige que le magazine s’est excusé mercredi. Même s’il s’est dit étonné du résultat, Ricardo a réagi mardi en rappelant que la visibilité donnée à la gastronomie québécoise y est grandement positive.

 


Besoin de sous-titres ?

Dans une publicité de 2015, la compagnie Orange se moque de l’accent québécois pour envoyer le message qu’elle essaie vraiment de comprendre ses clients. «Besoin de sous-titres?» demande le commis aux auditeurs sans doute déstabilisés par l’accent approximatif de l’acteur qui dit «j’ai pas le temps de bretter [...] je suis un customer tout ce qu’il y a de plus loyal».

 


Les pros du déneigement

https://www.youtube.com/watch?v=5qkHbVbCKxI

«Dans cette ville cernée par les glaces 150 jours par an, la neige n’est jamais un sujet de complainte», affirme-t-on dans un reportage de TF1. «Le ciel leur tombe en permanence sur la tête sous forme de flocons», raconte le journaliste dans le clip de 2010. «Les Canadiens vivent six mois de l’année avec des températures négatives», précise-t-on.

 

L’humoriste française Sophia Aram avait l’intention de se moquer de la condescendance envers les Québécois lorsqu’elle a tenté d’imiter leur accent à la radio en présence de Dany Laferrière et d’autres membres de l’Académie française en 2015. «Vous êtes ben cute avec vos uniformes pis vos épées, avec votre semaine de la langue française, mais là là, je sens qu’on va encore se faire fourrer.» Mais son imitation douteuse aura attiré l’attention plus que le sens de ses propos. À Marie-France Bazzo qui exprimait son malaise sur Twitter, l’humoriste a demandé «Dites-moi, vous seriez pas un peu “épaisse”?»

 


Jean Charest « la plotte à terre »

Photo courtoisie

«J’espère que vous n’avez pas trop la plotte à terre, comme on le dit au Québec», a candidement lancé Pierre Lasbordes à Jean Charest dans une salle du Sénat français en 2009. Le député du parti de Nicolas Sarkozy a ensuite précisé qu’on lui avait suggéré cette expression pour demander à quelqu’un s’il est fatigué.

 


Tabernacle !

«Christ Tabernacle, mais où sont donc passés ces maudits Français?» écrivait le quotidien Ouest-France à propos d’une soirée québécoise à faible affluence en 2004. Sur le réseau social Tumblr, la page Cariboutabernacle regorge d’exemples d’articles où le «tabernacle» est à l’honneur, que ce soit pour faire référence à Céline Dion ou à des activités communautaires.

 


Des paysans à cartes de crédit

Le rédacteur en chef de Paris Match ne s’est pas fait beaucoup d’amis lors de son passage au micro de Christiane Charette en 2008. «Les Québécois sont souvent perçus comme des paysans avec des cartes de crédit. Il y a toujours un petit côté “sabot” chez vous», a lancé Gilles-Martin Chauffier.

 


L’hiver au pays des caribous

«Nous partons au pays des caribous.» Voilà comment commence un autre reportage de TF1, celui-là sur la rigueur des hivers québécois diffusé en 2013. Des traîneaux à chiens à l’hôtel de glace, de nombreux clichés y passent. «Sans ces huskys, l’homme est ici perdu, isolé dans un silence presque étourdissant», raconte le reporter. Notons aussi que le présentateur a cru bon de préciser dans son introduction que Québec est une «ville fondée au 17e siècle par l’explorateur français Samuel de Champlain».

 


L’accent pas sexy de Nelly Arcan

«C’est terrible cet accent, on ne parle plus comme ça depuis le 18e siècle», lance Thierry Ardisson à Nelly Arcan sur le plateau de Tout le monde en parle en 2001. Après lui avoir demandé ce qu’il y avait de moins sexy chez elle, il lui souffle: «Il faut perdre cet accent canadien.» Quand l’écrivaine répond qu’elle ne peut pas, l’animateur s’entête. «Mais si, il y a des cours en France.»