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Dans l’univers louche des profiteurs

Yves Beauchemin
Photo courtoisie

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Avec son extraordinaire talent de conteur et son sens de l’humour très fin, parfois cynique, l’incomparable Yves Beauchemin partage avec Les Empocheurs la savoureuse histoire de Jérôme, un jeune bachelier en lettres qui décide d’entrer dans un univers louche de profiteurs après s’être fait rouler par deux arnaqueurs.

Savamment construit, superbement écrit, avec une langue vivante, un esprit vif, un humour fin et une connaissance remarquable de l’humain, Les Empocheurs marque le retour de ce très grand écrivain. Cynique et moqueur, il s’en donne à cœur joie dans ce roman traitant d’argent, d’ambition, de désillusion et de corruption, qu’il a mis presque quatre ans à écrire.

«Je me suis gardé de faire des recherches sur tout personnage politique qu’il y a dans le livre parce que ça ne m’intéresse pas. Mais l’image publique que projettent certaines personnes, ça, je m’en sers, parce que l’image publique appartient à tout le monde», note-t-il en entrevue. «Ça inclut le premier ministre, que j’ai constitué de deux ou trois premiers ministres.»

Jérôme se laisse entraîner dans un monde où l’argent et le pouvoir sont maîtres. «On est dans un monde de possédants qui ne sont pas nécessairement très raffinés et qui ont un front de bœuf. Si ça rappelle quelque chose à quelqu’un, c’est pas de ma faute!» remarque l’auteur.

Œuvres universelles

Yves Beauchemin explique qu’il s’intéresse beaucoup à la politique. «J’ai longtemps travaillé dans le dossier de la langue, la loi 101, et dans le dossier de la charte. Je suis très touché par cela, en tant que citoyen et en tant que militant indépendantiste.»

Il considère le métier d’écrivain comme un métier d’artiste. «Ce n’est pas le rôle d’un romancier de défendre les thèses politiques, tout simplement parce que ça fait des œuvres qui vieillissent très vite et qui ont une portée limitée. Et il y a des façons plus efficaces de défendre ses valeurs. J’essaie d’écrire des romans qui pourraient être lus par tout le monde, y compris en traduction.» Le matou, d’ailleurs, a été traduit en chinois il y a deux ans.

«Jérôme, c’est un peu moi quand je suis sorti de la Faculté des lettres à l’Université de Montréal», dit-il. Et là s’arrête la comparaison. «Jérôme aime la belle vie... et, dans sa définition de la belle vie, ça prend beaucoup d’argent. Il y a aussi une question de revanche: il s’est fait rouler deux fois, alors il s’est dit: c’est comme ça qu’il faut se comporter? Ok! Je vais me mettre du côté de ceux qui roulent plutôt que du côté de ceux qui se font rouler. Mais il a beaucoup de remords.»

Hymne à la jeunesse

L’auteur de plusieurs romans à succès — L’enfirouapé, Le matou, Juliette Pomerleau — confie que l’écriture est toujours un défi, même s’il publie depuis 40 ans. «C’est comme le plaisir de bâtir une maison par gros soleil: on sue, on force, et on a la satisfaction de voir que la maison monte, tranquillement. Si je détestais ça, je ne le ferais pas. Mais je ne me vois pas faire autre chose, à part prendre ma retraite et mourir. J’ai quand même 75 ans et j’essaie de préserver ma vitalité.»

Il décrit son roman comme une sorte d’hymne à la jeunesse. «Je n’avais vraiment pas le goût, à mon âge, d’écrire un roman sur la vieillesse. J’ai pas le goût, j’ai pas envie. Déjà que je dois vivre ça moi-même... J’ai une grande nostalgie de ces années-là. C’est un hommage à l’énergie, à la beauté de la jeunesse, qui est accompagnée d’un manque d’expérience, c’est inévitable.»

  • En librairie le 28 septembre
  • Yves Beauchemin est une figure marquante de la littérature québécoise.
  • On lui doit L’enfirouapé, Le matou, Juliette Pomerleau, Charles le Téméraire et La serveuse du café Cherrier, entre autres.

Extrait

«La nuit d’angoisse qui l’avait poussé dans un autobus et lui avait permis de rencontrer la très aimable Marlène Guibord avait eu un effet étrange sur lui, dont il ne se rendit pas compte tout de suite. Une sorte de cautérisation semblait s’être opérée dans son être, détruisant certaines fibres, en renforçant d’autres, comme dans la création d’une carapace. Le jeune homme plutôt idéaliste, à l’indignation facile, sensible aux malheurs et aux injustices subis par ses frères humains — mais dont la compassion, faut-il ajouter, ne se traduisait le plus souvent qu’en paroles vite oubliées — s’était comme mis en retrait pour faire place à un autre au regard détaché, à l’indifférence ironique, qui laissait une impression de froideur un peu cynique. Cela ne se remarquait pas toujours, quoique de plus en plus souvent.»

— Yves Beauchemin, Les Empocheurs, Éditions Québec Amérique

Yves Beauchemin
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