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Le grand retour des sorcières de Loudun

Le grand retour des sorcières de Loudun
Photo courtoisie, Frédéric Stucin

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Avec ce premier roman, qui reprend sous un nouvel angle toute l’affaire des sorcières de Loudun, l’écrivain français Frédéric Gros a réellement réussi à nous envoûter et à nous enchanter.

En 1632, la petite ville de Loudun a servi de théâtre à l’une des plus célèbres affaires de possessions démoniaques de toute l’histoire de France.

Alors qu’une épidémie de peste venait d’y faucher près d’un tiers des habitants, Jeanne des Anges, la mère supérieure du couvent des Ursulines, a en effet subitement été saisie d’un mal encore plus obscur: une piqûre de rose ayant permis au diable de se glisser en douce dans son corps, elle commencera à enchaîner crises de convulsions, tremblements incontrôlables, râles d’extase et hallucinations à la limite de l’obscénité.

Un mal apparemment contagieux, puisque d’autres religieuses du couvent ne tarderont pas à présenter les mêmes symptômes.

La réalité dépassant ici carrément la fiction, plusieurs écrivains – dont Alfred de Vigny et Aldous Huxley – n’ont pas hésité à s’inspirer de cette étrange ­affaire pour nous en offrir une version romancée.

En 1971, le réalisateur britannique Ken Russel en a également tiré le film Les diables, avec une Vanessa Redgrave particulièrement crédible dans le rôle de Jeanne des Anges.

Mais jusqu’à ce jour, personne ne s’était encore vraiment intéressé à Urbain Grandier, le jeune et beau curé à l’origine de tous les fantasmes sataniques des Ursulines de Loudun.

«Avec Les possédées, j’ai essayé de faire le portrait de cet homme arrogant et sûr de lui qui a fini au bûcher», ­explique Frédéric Gros.

Spécialiste du défunt philosophe Michel Foucault, qui est toujours mondialement reconnu pour ses publications sur la déraison et les mécanismes du pouvoir, ce professeur de pensée politique à l’Institut d’études politiques de Paris a voulu comprendre comment un simple prêtre avait pu provoquer pareilles divagations érotiques et surtout, comment il avait aussi réussi à déchaîner les passions d’un bout à l’autre du pays en attirant notamment l’attention du cardinal de Richelieu et de son principal conseiller, l’austère Père Joseph.

Possédées
Frédéric Gros, 
Éditions Albin Michel, 
306 pages
Photo courtoisie
Possédées Frédéric Gros, Éditions Albin Michel, 306 pages

Derrière le voile

«Les moniales du couvent de Loudun étaient totalement coupées du monde et pourtant, c’est là que s’est joué une partie du destin politique de la France, précise ­Frédéric Gros.

Ayant passé énormément de temps à lire Foucault, ça m’a apporté la ­manière de regarder dans les marges un peu obscures de la société, de m’interroger sur les points de folie qui en disent souvent beaucoup sur une époque.»

Dès les premiers chapitres, il nous ­entraîne ainsi dans un 17e siècle malmené par les guerres de religion, catholiques et huguenots ne parvenant pas à s’entendre.

Mais grâce aux judicieuses interventions du politicien et poète ­Scévole de Sainte-Marthe, dont Urbain Grandier était d’ailleurs l’un des plus fervents admirateurs, la cité de Loudun a continué à prospérer comme si de rien n’était et au tournant des années 1630, elle accueillera même à bras ouverts les Ursulines désireuses d’y fonder un nouveau couvent.

Avant d’en devenir la mère supérieure, Jeanne des Anges a cependant d’abord été Jeanne de Belcier: une gamine bossue qui fera honte à sa mère toute sa jeunesse durant, puis une femme aigrie au tempérament instable qui prononcera ses vœux dans l’espoir de devenir la prochaine sainte Thérèse d’Avila.

«Ça n’a pas été facile pour moi d’entrer dans sa tête et de la faire parler, parce que ça m’a obligé à côtoyer ses ­délires et sa folie, relate Frédéric Gros. Mais 90 % de ce que je raconte dans le ­livre est attesté historiquement, même si les archives de cette histoire sont pénétrées de romanesque. Les exorcismes étant publics, ils ont donné lieu à quantité de comptes rendus détaillés et aussi surprenant que cela puisse paraître, les déclarations du diable étaient par exemple considérées comme des preuves judiciaires!»

De sorcières à victimes

De ce fait, lorsque le Malin prendra possession du corps difforme de Jeanne des Anges, personne ne doutera de sa parole lorsqu’il affirmera qu’Urbain Grandier, curé de l’Église Saint-Pierre-du-Marché et chanoine de l’Église Sainte-Croix de Loudun, a pactisé avec lui pour contraindre à la luxure les pauvres sœurs du couvent des Ursulines.

Ayant déjà séduit un nombre incalculable de femmes et engrossé la fille de Louis Trincant, le procureur du roi, ce prêtre libertin ne saura donc rapidement plus à quel saint se vouer pour prouver son innocence.

«En plus de ­croiser enjeux religieux et vengeances personnelles, cette affaire permettra à des femmes cloîtrées s’ennuyant terriblement de libérer leurs désirs sexuels sans être inquiétées, souligne Frédéric Gros. Elles pourront donc avoir des convulsions, faire des sauts formidables ou parler des langues inconnues tout en étant dédouanées et considérées comme pures.»

Car avec un homme tel que Grandier dans les parages, les jurés de l’époque ne demanderont pas mieux que de leur donner le bon Dieu sans confession.

 

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