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Arriver à destination

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Illustration Catherine Messier-Poulin

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À la vitesse du 100 mètres, je file vers le secrétariat, le feu sous mes souliers, dont le claquement très sonore tout le long du corridor énerve assurément mes collègues.

J’aimerais un jour que quelqu’un m’explique pourquoi je suis toujours au pas de course dans l’école.

Dommage que l’époque du podomètre soit révolue. Je battrais des records.

Détour vers la classe de Mme Geneviève. Pour lui dire bonjour. Elle semble fatiguée.

Normal. Elle vient d’avoir son poste. Après 6 ans.

Et une première année comme titulaire implique des cernes et beaucoup d’huile de bras.

Un long voyage

Je la retrouve à son bureau, figée.

Dans ses mains, une bande adhésive de plastique argenté fraîchement sortie du papier bulles sur laquelle est gravé son nom.

Pour sa porte de classe.

Enfin, une place à elle.

La route est longue pour y parvenir. Un parcours enrichissant. Cahoteux, aussi.

Être suppléante, c’est souvent débuter ses journées sur les chapeaux de roues. Essoufflée. Au sens propre.

C’est être appelée 15 minutes avant la cloche et se présenter sans avoir déjeuné. Pas maquillée.

Un bonbon à la menthe caché sous la langue.

Trouver la porte principale (souvent barrée) d’une école inconnue, y entrer pour ensuite trouver ladite classe verrouillée elle aussi, et pour laquelle trouver la clé est une démarche laborieuse.

Un marathon.

7 h 47 et réaliser que l’enseignant absent n’a pas laissé de planification.

Se débrouiller. Une période à la fois, avec le cœur qui bat vite et 26 élèves qui testent les limites.

Finir l’après-midi les yeux dans l’eau. Rédiger au titulaire un bilan volontairement un peu flou de cette longue journée.

Finissent par arriver les contrats. Parfois dans une autre galaxie ou en banlieue du bout du monde.

Partager la tâche d’une enseignante une journée par semaine et courir après des journées de suppléance pour se faire une paie.

Les plus chanceuses partagent la tâche de trois enseignantes dans la même école. Les autres, dans trois écoles différentes.

Être suppléante, c’est s’approprier le programme de Sciences et d’ECR de 3e, 4e, et 5e années pour trois mois. Puis atterrir au préscolaire en janvier.

Déposer ses valises

Des années riches. Formatrices. Mais être chez soi avec ses propres élèves à aimer, vient un temps où c’est nécessaire.

Préparer les projets qui nous ressemblent. Mettre ses propres couleurs sur les murs et dans la tête et le cœur des enfants.

Les larmes se mirent à monter. J’ai pris Geneviève dans mes bras. L’ai félicitée.

Puis rassurée.

Je lui ai donné le droit de se sentir débordée.

Parce que rédiger la première communication de la mi-octobre, faire le tour des matières et compétences exigées avant le début du mois de novembre, planifier les rencontres de plans d’interventions et de parents, corriger puis préparer les bulletins, tout cela en tenant serré son groupe d’élèves, c’est ardu.

Même après 15 ans.

Mais j’ai surtout ajouté que nous y arrivons toutes.

Sans exception.

Tout le temps et malgré tout.

Et avec les années, plus sereinement.