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M. Lisée et la police : une diversion inutile

L'«affaire» Sklavounos et ses dommages collatéraux...
Photo Simon Clark L'«affaire» Sklavounos et ses dommages collatéraux...

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Libéral ou péquiste, s’installer dans la «fonction» de chef de parti tout en dirigeant l’opposition officielle est rarement choses aisée. La courbe d’apprentissage de chacun étant à géométrie variable.

À l’instar d’autres chefs nouvellement élus à la tête de leur formation, Jean Charest l’a appris lui-même en 1998 et Pierre Karl Péladeau, en 2015.

Malgré les attentes démesurées envers le nouveau chef péquiste, il en va donc ainsi pour Jean-François Lisée.

Alors que plusieurs s’attendaient à un feu d’artifices de questions brillantes dès sa rentrée à l’Assemblée nationale, les échanges entre M. Lisée et le premier ministre Philippe Couillard furent plutôt d’une facture classique. Ce qui, dans les faits, s’inscrit dans un «ton» plus serein que les électeurs risquent de mieux apprécier.

Or, dans l’«affaire» Sklavounos – du nom du député libéral maintenant «indépendant» faisant l’objet d’allégations d’agression sexuelle -, M. Lisée s’est aventuré rapidement sur le terrain des forces policières au lieu de demeurer sur le terrain politique.

Comme le Journal le rapporte ce matin :

«Jean-François Lisée soutient que la police a déjà avisé les officiers du Parti québécois lorsqu’un député faisait l’objet d’une enquête. Une affirmation que démentent la Sûreté du Québec et les corps policiers provinciaux.

Le nouveau chef péquiste a remis en question, cette fin de semaine, la version du premier ministre Philippe Couillard, qui affirme n’avoir jamais été mis au courant de la plainte d’agression sexuelle dont fait l’objet Gerry Sklavounos.

Plus encore, Jean-François Lisée a affirmé que c’était la «pratique habituelle» que les corps policiers informent les partis du comportement inapproprié d’un élu.

«L’expérience démontre que le bureau du whip est avisé lorsqu’un élu est mis en cause, précise la porte-parole du chef péquiste. Oui, des cas sont survenus de notre côté, qui nous démontrent qu’il y a un processus informel entre le cabinet du whip et la SQ.»(...)
Au quartier général de la rue Parthenais, on soutient qu’il n’existe aucune entente tacite de ce genre.

«La SQ n’informe pas les partis politiques qu’un de leurs membres fait l’objet d’une enquête», dit le sergent Daniel Thibodeau. Il ajoute que le ministre de la Sécurité publique est avisé si un élu est arrêté pour une infraction criminelle ou lors du dépôt d’accusations.

Au Service de police de Québec, qui a accueilli la plainte d’Alice Paquet, on dément l’existence d’une procédure spéciale pour les politiciens.»
 

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M. Lisée et la police (bis)

Également ce matin, Le Devoir rappelle quant à lui une autre sortie étonnante de M. Lisée sur les forces policières. Celle-là faite pendant la course à la chefferie du PQ.

Parce qu’il comprend plusieurs citations qui éclairent le contexte, je me permets ici de citer l’article dans son entièreté:

«Les deux principaux corps de police au Québec ne partagent pas les craintes du chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, de voir un terroriste se dissimuler sous une burqa ou un niqab. Ni la Sûreté du Québec (SQ) ni le Service de police de Montréal (SPVM) ne détiennent actuellement de « rapport » ou d’« étude » portant sur une menace d’attaque terroriste impliquant ces vêtements couvrant pratiquement tout le corps, y compris le visage.
 
Durant la course à la direction du PQ, M. Lisée avait invoqué des risques à la sécurité nationale pour justifier sa promesse de tenir une « discussion » sur une éventuelle interdiction de la burqa et du niqab dans l’espace public. « Ma première responsabilité si je suis premier ministre, c’est la sécurité des citoyens du Québec », avait-il déclaré solennellement durant la table éditoriale tenue par Le Devoir le 16 septembre dernier. « En Afrique, les AK47 sous les burqas, c’est avéré là. Mais moi, ce qui me préoccupe et ce qui préoccupe les policiers européens, c’est l’incapacité de repérer dans une foule des suspects qui ont commis ou qui [pourraient] commettre [un attentat] », avait-il ajouté.
 
À la question « Est-ce que les policiers réclament [l’interdiction de la burqa ou du niqab] ? », le député de Rosemont avait rétorqué : « Avez-vous parlé aux policiers ? Faites votre travail : parlez-leur, écoutez-les ! Oui, je me suis renseigné sur ces questions-là. »
  
Le Devoir a pris au mot M. Lisée et a demandé à la SQ, au SPVM ainsi qu’à la Gendarmerie royale du Canada (GRC) s’ils avaient demandé à un expert interne ou externe de mesurer le risque posé par ces pièces d’étoffe.
 
Le SPVM n’a « retracé aucun document » de la sorte, a répondu le chef de section des Archives, Benoît Robitaille à une demande d’information faite par Le Devoir en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.
 
Même si elle constitue une actrice-clé dans la lutte contre le terrorisme, la SQ ne possède aucun document du genre et n’en a pas commandé à ce jour, a affirmé le capitaine Guy Lapointe après quelques vérifications.
 
La GRC a pour sa part opposé une fin de non-recevoir à la demande de renseignements du Devoir. « La GRC n’a pas de rapport qu’elle émet publiquement en ce qui a trait aux menaces d’attaques terroristes que pourrait subir le Canada », a indiqué la caporale Annie Delisle. Si la GRC a en main une étude sur la burqa ou le niqab, elle n’a pas cru nécessaire de la porter à l’attention du SPVM ou de la SQ, a souligné une source policière à micros fermés.
 
M. Lisée avait indiqué que l’absence d’études qualifiant la burqa et le niqab de menaces à la sécurité le dissuaderait grandement de légiférer afin d’interdire ces symboles de l’oppression subie par les femmes de l’espace public. « Ça va me refroidir considérablement », avait-il laissé tomber, et ce, même si une telle interdiction pourrait renforcer, selon lui, la « valeur universelle d’égalité des hommes et des femmes qu’on considère particulièrement chère » au Québec.
 
Au lendemain de sa victoire à la tête du PQ, M. Lisée a réitéré la légitimité, voire la nécessité de tenir un débat sur l’interdiction de la burqa et du niqab dans l’espace public. « Ce n’est certainement pas la première chose que je ferais si j’étais premier ministre », avait-il toutefois précisé à l’issue de son premier caucus à titre de chef, il y a dix jours. « Ce n’est pas une priorité. Alors, je n’ai pas l’intention de le tenir dans la première année d’un mandat, donc ça nous donne déjà trois ans pour discuter de la forme qu’une telle discussion pourrait prendre. »
 
Le chef péquiste ne souhaitait pas commenter lundi l’absence d’études sur le voile intégral dans les quartiers généraux du SPVM et de la SQ.»

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Une diversion inutile

Ce qui est le plus dommage dans ces sorties maladroites sur la «police», c’est que leur effet est de créer une diversion inutile alors que l’«affaire» Sklavounos pose déjà suffisamment de questions nettement plus pertinentes sur le plan politique qui, de toute évidence, méritent réponse.

En entrevue à Gravel le matin, Jean-Marc Fournier - leader parlementaire du gouvernement Couillard – confirmait que le député Gerry Sklavounos n’était pas «suspendu» du caucus libéral, mais bel et bien exclu.

Cela dit, il jurait aussi «qu’il n'était pas au courant d'une plainte déposée contre Gerry Sklavounos par une attachée politique du Parti québécois au moment où il était chef intérimaire du Parti libéral. Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, disait cette semaine que M. Fournier connaissait bien la réputation du député Sklavounos

Or, comment se fait-il que M. Fournier n’aurait pas été mis au courant de cette même plainte alors qu’après tout, il était chef intérimaire du PLQ? Cette question, elle aussi, mérite réponse.

Sans compter, comme je l’écrivais ce matin dans ma chronique, cette autre question cruciale qui, elle aussi, demeure sans réponse.

Soit que, bien avant les allégations d’agression sexuelle avancées contre le député Sklavounos par Alice Paquet, «comment se fait-il que les comportements connus de «crouseur» «insistant» et «déplacé» de M. Sklavounos aient pu se déployer en toute impunité et aussi longtemps dans les couloirs de l’Assemblée nationale?»

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«Insistant, déplacé et cruiseur»

Cette question, elle se pose d'autant plus depuis le reportage plus que troublant du Devoir publié le 21 octobre dernier :

«(...) En entrevue au Devoir, d’ex-militants et employés de l’Assemblée nationale ont déclaré jeudi avoir été témoins ou victimes de comportements déplacés de la part de l’élu montréalais.
 
Deux femmes ont partagé des conversations qu’elles ont eues avec le député alors qu’elles étaient dans la jeune vingtaine. Dans un premier cas, Gerry Sklavounos a invité une jeune femme à partager un verre et à discuter de politique. Elle s’est rendue au restaurant Louis-Hébert, à Québec, où des employés l’ont tout de suite dirigée vers une salle privée où elle s’est retrouvée seule avec l’homme. Ils ont bu beaucoup d’alcool. « Après le souper, on a traversé en haut, dans sa chambre », a poursuivi la jeune femme, qui avait 20 ans au moment des événements, en 2014.
 
Gerry Sklavounos — qui est marié, ont précisé plusieurs sources — vit dans une chambre du Louis-Hébert, a confirmé le propriétaire de l’auberge et du restaurant, Antoine Xénopoulos.
 
« On a parlé politique, il a dit quelques phrases malaisantes, a relaté la jeune femme. J’ai compris ce qu’il voulait. [...] J’ai senti le malaise de partir. »
 
Peu de temps après, une amie de cette source — aussi impliquée en politique — a reçu le même genre d’invitation de la part de Gerry Sklavounos. Elle a refusé, puis montré l’invitation à la jeune femme qui s’est rendue au Louis-Hébert. « Quand j’ai vu le texto, a réagi cette dernière, j’ai su que j’avais pris la bonne décision. » Elle atteste qu’il n’y a pas eu d’attouchements ni d’agression sexuelle.
 
D’ex-pages de l’Assemblée nationale ont aussi confié au Devoir avoir été invitées par le député de Laurier-Dorion à « prendre un verre ». L’une d’elles a raconté avoir été victime de « remarques désobligeantes de sa part ». La page est tombée sur des députés « désagréables » lors de son passage au Parlement, mais Gerry Sklavounos était le « pire » d’entre eux, a-t-elle rapporté.
 
« À un moment donné, je passais dans le corridor, puis [...] il m’a dit : “ Damn, she’s hot ”, des choses comme ça », a-t-elle relaté. À un autre moment, le député lui a « mis la main dans le bas du dos », a-t-elle ajouté.
 
Elle n’a jamais porté plainte. « Ce qui m’a marqué, c’est l’histoire de Marcel Aubut. Toutes les femmes qui l’avaient connu avaient quelque chose à dire sur lui. Je trouvais que ce n’était pas grand-chose [la main dans le dos], mais un par-dessus l’autre, finalement, c’est beaucoup », a-t-elle observé.
 
À l’occasion de caucus tenus à l’extérieur de la capitale, Gerry Sklavounos aurait parfois masqué sa véritable identité, se décrivant comme un « courtier d’assurances » aux femmes avec qui il discutait après s’être installé à un bar d’hôtel, a raconté une source sûre au Devoir.
 
Une ex-stagiaire boursière de la Fondation Charles-Bonenfant a aussi qualifié l’attitude de l’élu libéral de « tout le temps borderline » avec les femmes. « C’était un gars de style macho, qui s’essaie. C’est quelqu’un d’insistant », a-t-elle indiqué sous le couvert de l’anonymat.
 
Les mots « insistant », « déplacé » et « cruiseur » sont revenus souvent dans les conversations. « Ses paroles [...], c’était toujours suggestif sans que ce soit invité, a confié un ex-militant du Parti libéral. Quand on avait de nouveaux militants, on leur disait : tu le vois, lui, c’est Gerry Sklavounos. Tu t’en tiens loin. »

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Alors, répétons la question:

Soit que bien avant les allégations d’agression sexuelle avancées contre le député Sklavounos par Alice Paquet, «comment se fait-il que les comportements connus de «crouseur» «insistant» et «déplacé» de M. Sklavounos aient pu se déployer en toute impunité et aussi longtemps dans les couloirs de l’Assemblée nationale?»

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Ironie ultime

L’ironie ultime dans cette histoire est que la plainte d’Alice Paquet contre Gerry Sklavounos alléguant une agression sexuelle commise en 2014 fut déposée en mars 2016 à la police de Québec -, soit neuf mois après l’adoption par l’Assemblée nationale d’une «nouvelle politique contre le harcèlement sexuel», laquelle couvre ses «500 élus et employés».

Et, rappelons-le aussi, sans compter que cette même politique «avait été décidée dans la foulée des allégations faites par des députées fédérales du Nouveau Parti démocratique (NPD). Celles-ci avaient affirmé avoir été harcelées sexuellement par des collègues. Le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, avait rapidement suspendu les deux députés de son parti montrés du doigt par les deux femmes.»...