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Quelle ligne de pauvreté?

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Il m’arrive souvent de voir des journalistes ou des commentateurs politiques parler de la ligne de pauvreté. La fréquence à laquelle j’entends cela a augmenté avec le débat sur le salaire minimum à 15$. Par exemple, dans un débat à Radio-Canada, Alexandre Taillefer a mentionné qu’il faut gagner 23,800 $ par année pour grimper au-dessus de la ligne de pauvreté. Quand j’entends cela, je suis perplexe, puisqu’il y a près de 100 seuils de pauvreté et ce ne sont pas tous des seuils de pauvreté.

Le seuil de faible revenu (SFR) est la mesure à laquelle les gens font le plus souvent référence dans les médias. Ce seuil n’est pas un seuil de pauvreté absolue, c’est une mesure de pauvreté relative. Il s’agit d’une limite en deçà de laquelle une famille doit consacrer une portion plus importante de son revenu aux besoins essentiels (logement, alimentation, habillement) que la famille moyenne. Cette distinction semble mineure, mais lorsqu’on la compare avec la Mesure du Panier de Consommation (MPC) conçue par Statistique Canada, on observe une différence importante en termes du montant de la ligne de pauvreté. Contrairement au seuil de faible revenu, le MPC est basé sur une mesure de bien-être absolu. C’est-à-dire que peu importe la richesse de la personne médiane, la ligne de pauvreté dépend largement du coût d’un panier de biens et services essentiels.  Généralement, ceux qui parlent d’une ligne de pauvreté préfèrent citer le SFR.

Ensuite, il faut comprendre que s’il y a plusieurs seuils différents. Par exemple, il y a trente-cinq SFR. Pourquoi donc ? Parce qu’il faut faire deux ajustements cruciaux. Le premier ajustement est géographique : les prix varient à travers l’espace. Le même logement à St-Lambert sur la rive sud de Montréal coûte moins cher à louer à St-Lambert-de-Lauzon sur la rive sud de Québec. Par définition, il faut ajuster les paniers en fonction de la localisation des ménages !  C’est pour cela que, dans le cas du seuil de faible revenu, Statistique Canada propose un seuil pour les milieux ruraux et un seuil pour chaque type d’agglomération urbaine (moins de 30,000 personnes ; 30,000 personnes à 100,000 personnes ; 100,000 personnes à 499,999 personnes ; 500,000 personnes et plus). Le second ajustement est démographique  il faut ajuster pour la taille du ménage. Un ménage avec une seule personne a des dépenses très différentes des ménages avec plusieurs personnes. Après tout, lorsqu’on loue un appartement, le coût ne double pas lorsqu’une personne additionnelle se joint à la famille ! Il y a des économies d’échelle associées à la taille du ménage.  Il y a donc des lignes différentes pour chaque type de ménage.

Il s’agit là d’une subtilité importante, particulièrement lorsqu’on considère le débat sur le salaire minimum. Un travailleur québécois au salaire minimum qui vit seul et qui travaille cinquante semaines par année et quarante heures par semaine se retrouve au-dessus de tous les seuils de faible revenu. En milieu rural, son revenu sera 57% supérieur au SFR et en milieu urbain de 500,000 personnes et plus, son revenu sera de 2.7% supérieur au seuil. C’est seulement lorsque des dépendants s’ajoutent que ce travailleur seul peut se retrouver sous le seuil. Cependant, dès qu’il y a deux travailleurs au salaire minimum, c’est seulement dans les ménages de cinq personnes et plus dans les milieux urbains de 500,000 personnes et plus et les ménages de sept personnes et plus dans les milieux urbains de plus 30,000 personnes qu’on sombre sous le seuil de pauvreté.

De cet exercice, on remarquera que le nombre d’heures travaillée est crucial, que le nombre de travailleurs par ménage relativement au nombre de dépendants dans le ménage est tout aussi crucial et que les milieux urbains sont ceux dans lesquels il est plus difficile de se hisser au-dessus du seuil de faible revenu. 

À partir ces observations, je peux proposer des politiques publiques plus réfléchies que celle d’augmenter le salaire minimum.  Une politique qui augmentera la demande de travail (et qui augmentera les heures travaillées) sera bénéfique à réduire la pauvreté. Par exemple, la libéralisation des heures d’ouverture des magasins mène à une augmentation de la demande de travail et donc une augmentation des heures travaillées (voir l’exemple de l’Allemagne ici).  Autrement, des politiques fiscales ciblées pour les travailleurs qui ont des enfants ou des aînés avec eux seront très efficaces puisque le problème c’est que leurs revenus personnels ne sont pas suffisants pour aider les gens qu’ils ont à charge. Finalement, une mesure qui réduira le niveau des prix réduira le niveau de la ligne de pauvreté. À maintes reprises j’ai souligné l’importance d’une telle approche. Par exemple, la gestion de l’offre pour certains produits agricoles augmente les prix. En augmentant les prix des produits laitiers et des produits de la volaille, cette politique pousse près de 160,000 Canadiens sous le seuil de faible de revenu (environ 3 % des gens sous le seuil de faible revenu). Les politiques du logement, qui restreignent l’offre de logement tout en encourageant l’orientation de l’offre vers les condos et les maisons, augmentent le coût du logement en ville.

Voyez-vous l’importance d’effectuer des nuances? En parlant d’une ligne de pauvreté, généralement celle qui avantage le calcul qu’on cherche à prouver, on écarte toutes les nuances qui permettent d’identifier des politiques publiques efficaces qui n’ont pas les risques associés à l’augmentation du salaire minimum.