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Insipide, atroce ou tragique?

Nation Goes To The Polls In Contentious Presidential Election Between Hillary Clinton And Donald Trump
AFP

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Il est toujours difficile de faire un choix lorsque deux options sont répugnantes. Les exemples sont nombreux : l’atroce ou le tragique, une capsule de cyanide ou une fiole de cigüe, Hillary Clinton ou Donald Trump. À entendre les médias québécois, on dirait qu’il s’agit d’un choix terrifiant.

Mais est-ce vraiment le cas? À cette question, je réponds « non » puisqu’on surestime souvent le pouvoir qu’un président détient.

Le système politique américain est conçu pour limiter l’exercice du pouvoir. Il y a une quasi-complète séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif. Le président, contrairement au premier ministre canadien, n’est pas un législateur. Pour faire avancer des lois, un président doit négocier avec les deux parties de la législature. Et contrairement à la législature canadienne, le président n’est pas nécessairement un membre du parti qui domine l’une des chambres. Ensuite, les partis ne sont pas des partis comme ici. Il s’agit plutôt d’alliances étranges qui entremêlent intérêts régionaux, intérêts électoraux et préférences idéologiques. Finalement, il y a aussi les états, qui ont d’importants pouvoirs, qui contrebalancent tout ce système. Dans un tel système, le président n’est qu’un acteur qui doit négocier avec une multitude d’acteurs différents. L’exercice du pouvoir est très limité. C’est d’ailleurs l’une des complaintes fréquentes du président sortant qui a dû, depuis 2010, faire face à un Congrès dominé par un parti opposé au sien.

Et c’est justement pour cela que je pense qu’on dramatise les choses inutilement. Une présidence Trump, même si on peut s’attendre à ce qu’elle soit tragiquement burlesque, ne risque pas de générer autant de dégâts qu’on croit. Inversement, une présidence Clinton ne risque pas de livrer les promesses gigantesques (irréalistes, voire tout simplement loufoques) qui ont été avancées pendant la campagne.

Dans les deux cas, le (la) président(e) fera face à une chambre des représentants dominées par les Républicains et un sénat contrôlé (probablement) par les démocrates.  Et si c’est M. Trump qui devient président, son parti aura perdu la seule chose qui les unit ensemble : Mme. Clinton. Si elle en vient à disparaître du portrait politique, les Républicains recommenceront à se diviser et ils risquent eux-mêmes de devenir une force de résistance face à un président Trump.

Lorsqu’on regarde l’histoire des États-Unis, on réalise que les cas de « gouvernement divisé » sont assez positifs.  Premièrement, ils forcent les présidents à se modérer et à faire des compromis. Selon certaines études, les présidents qui font face à un congrès d’une couleur politique différente sont généralement plus populaires. Deuxièmement, ces cas de gouvernement divisés ralentissent la vitesse de croissance des dépenses publiques. C’est d’ailleurs sous ce genre de gouvernement que les réformes les plus importantes se produisent : les réformes fiscales du président Reagan, les réformes de l’aide sociale du président Clinton et la loi Taft-Harley sous le règne du président Truman. Face à un adversaire politique, il est difficile de rejeter l’idée de faire des compromis. À la marge, ces compromis éliminent les excès partisans les plus extrêmes.

Avant d’invoquer l’apocalypse afin d’attiser le braisier médiatique, on doit s’informer sur la nature réelle du système politique américain. Certes, les choix sont insipides. Cependant, le cataclysme annoncé ne surviendra probablement pas puisque le système politique américain est conçu pour limiter ce genre de situation.