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Les élèves «réguliers» de plus en plus rares

Près de la moitié des élèves des classes de Québec sont à risque ou en difficulté

Avec cette enquête, le Syndicat de l’enseignement de la région de Québec tenait à démontrer à quel point la composition de la classe a changé depuis une dizaine d’années dans le réseau public.
Photo d’archives, Jean-François Desgagnés Avec cette enquête, le Syndicat de l’enseignement de la région de Québec tenait à démontrer à quel point la composition de la classe a changé depuis une dizaine d’années dans le réseau public.

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Dans les écoles publiques de Québec, près de la moitié des élèves à la fin du primaire sont à risque d’échec ou en difficulté et ont besoin d’une aide supplémentaire pour réussir, selon les enseignants interrogés dans le cadre d’une enquête inédite.

C’est ce que révèle une étude initiée par le Syndicat de l’enseignement de la région de Québec (SERQ) et réalisée par la chercheuse Caroline Jeanson auprès de 283 enseignants de Québec. Cette enquête, obtenue par Le Journal, a permis de faire des portraits de classes réunissant 5936 écoliers répartis dans 25 écoles primaires, une première au Québec.

On y apprend qu’en sixième année, 52% des élèves peuvent être identifiés comme «réguliers», 39% sont «à risque» et 29% sont handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage.

«Le simple fait qu’il y ait la moitié des élèves qui ont besoin d’une aide supplémentaire (dans la classe pour réussir), pour moi, c’est alarmant», lance Mme Jeanson. Pour l’ensemble du primaire, la proportion d’élèves réguliers dans les classes est de 57%, selon les enseignants interrogés.

<b>Caroline Jeanson</b><br>
<i>Chercheuse</i>
Photo courtoisie
Caroline Jeanson
Chercheuse

La proportion d’élèves avec des besoins particuliers au primaire atteint donc 43% lorsqu’on inclut les élèves à risque, alors qu’une inclusion «responsable» de ces élèves en classe ordinaire prévoit plutôt une présence pouvant aller jusqu’à un maximum de 12%, note la chercheuse.

La dérive de la classe ordinaire

Avec cette enquête réalisée en collaboration avec la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), le SERQ a voulu démontrer à quel point la composition de la classe a changé dans le réseau public depuis une dizaine d’années. À partir des années 2000, l’intégration des élèves en difficulté dans les classes ordinaires s’est accentuée alors que leur nombre n’a cessé d’augmenter au cours de la même période. La présence des élèves handicapés ou en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation (EHDAA) dans les classes ordinaires est documentée depuis longtemps par le ministère de l’Éducation, alors que les élèves «à risque» ne sont pas recensés.

Cette étude permet pour une rare fois de les identifier. Pour ces élèves qui ont besoin d’un coup de pouce supplémentaire pour réussir, «la lumière rouge est allumée et ils sont sur la ligne», illustre le président du SERQ, Denis Simard.

<b>Denis Simard</b><br>
<i>Président du SERQ</i>
Photo courtoisie
Denis Simard
Président du SERQ

Ce coup de sonde permet aussi de mettre en lumière la complexité des cas, puisque certains élèves cumulent les diagnostics ou les difficultés, ce qui n’apparaît pas non plus dans les statistiques officielles du ministère de l’Éducation.

Dans le contexte des consultations qui se déroulent présentement sur la réussite éducative, «on ne pas faire abstraction de la composition de la classe», affirme M. Simard : «Si on veut aider les élèves et les faire réussir, il faut d’abord se demander s’ils sont dans des conditions pour pouvoir le faire.»

À la lumière de ces portraits de classe, il faut se questionner sur «le sens» du système d’éducation, affirme quant à elle France Bernier, conseillère à la recherche à la CSQ. «Est-ce qu’on a perdu de vue l’égalité des chances et la réussite pour tous? Je pense que oui. Il faut ramener ces éléments-là pour ensuite chercher des solutions.»

Opération : portrait de classes de sixième année

Élèves réguliers : 52%

Élèves qui n’ont aucun handicap ou difficulté reconnue ni aucun facteur de risque au niveau de l’apprentissage ou de l’adaptation.

Élèves à risque : 39%

Sans avoir de diagnostic précis, ces élèves sont à risque d’échec si aucune aide supplémentaire ne leur est accordée. On retrouve aussi dans cette catégorie les élèves allophones.

Élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA) : 29%

Ces élèves ont reçu un diagnostic officiel et parmi eux, la majorité ont des difficultés d’adaptation comme un déficit d’attention ou un trouble du comportement.

* Un même élève peut être identifié par l’enseignant à la fois comme EHDAA et à risque

Source : Étude sur la composition de classes des commissions scolaires des Premières-Seigneuries et de la Capitale réalisée par Caroline Jeanson, chercheuse indépendante, à l’initiative du Syndicat de l’enseignement de la région de Québec, en collaboration avec la Centrale des syndicats du Québec.

Des élèves laissés à eux-mêmes

Le tiers des élèves en difficulté et 54% des élèves à risque ne bénéficient d’aucune mesure d’appui sur les bancs d’école, selon l’enquête initiée par le Syndicat des enseignants de la région de Québec (SERQ).

Lors des entrevues réalisées avec des enseignants qui ont participé à ce coup de sonde, plusieurs ont fait état de cette réalité, même si des services sont parfois prévus sur papier (voir encadré).

Parmi les cas rapportés, celui d’une enseignante de deuxième année qui doit enseigner à un élève qui a été «garroché» dans sa classe «sans service ni avis» alors qu’il avait fréquenté une classe spéciale dans une autre commission scolaire, peut-on lire dans le rapport de l’étude qui s’étend sur 200 pages.

«Ça va au-delà de la compétence des enseignants, qui ne sont pas psychologue ni médecin», affirme Denis Simard, président du SERQ. Je vois beaucoup de souffrance des profs, mais aussi des élèves.»

Ce dernier rappelle que les syndicats d’enseignants ne s’opposent pas à l’intégration des élèves en difficulté dans les classes ordinaires, à condition que les services soient au rendez-vous et que la proportion d’élèves intégrés ne soit pas trop élevée.

Commentaires formulés par des enseignants 

Des services sur papier, absents en réalité

«Soutien d’une technicienne en éducation spécialisée (TES) prévu [pour cet élève] pour l’organisation 3 heures par cycle (de deux semaines). En réalité́: la TES est venue 3 heures 30 minutes en classe pendant toute la dernière étape.»

- Enseignante de 6e année

Deux ans d’attente pour une évaluation

«Trouble langage sévère. L’enfant n’a pas de code 34. J’ai demandé une réévaluation, on me dit que cela va se faire juste avant son entrée au secondaire, dans deux ans.»

- Enseignante de 4e année

Un élève en détresse, une psy débordée

«Élève présentant de graves problèmes (détresse psychologique) : demande faite auprès de la psychologue, mais elle ne peut l’accepter.»

- Enseignante de 2e année