/lifestyle/books
Navigation

La statue de l’artiste

Mylène Mackay interprète Nelly Arcan dans Nelly.
Photo courtoisie Mylène Mackay interprète Nelly Arcan dans Nelly.

Coup d'oeil sur cet article

On ne fait pas souvent de films sur les artistes. Les deux seuls qui me viennent à l’esprit sont Dédé à travers les brumes, de Jean-Philippe Duval, et le tout nouveau Nelly, d’Anne Émond. Deux artistes qui se sont suicidés, ce n’est pas un hasard.

Nous avons un drôle de respect pour les artistes qui se sont donné la mort. Comme si le suicide était une consécration, le mot «fin» délibérément inscrit au bas de la dernière page par l’artiste courageux.

D’où l’équation morbide et totalement fausse: «plus on souffre, plus on a du génie». On évacue un peu vite que la dépression ou la bipolarité (dans le cas de Dédé Fortin) ou la toxicomanie (dans le cas de Nelly Arcan) ont souvent un rôle beaucoup plus grand à jouer dans la pulsion suicidaire que les «combats intérieurs» de l’artiste avec son art et ses démons. Si on avait poussé Dédé et Nelly à se faire soigner plutôt que de pardonner leurs écarts de conduite, ils seraient encore vivants pour nous enchanter par leur talent. Le suicide des artistes est une défaite collective.

Un film courageux

Le film d’Anne Émond fait preuve de courage en évitant le piège de la biographie classique. C’est d’une interprétation dont il est question ici, une sorte d’improvisation autour du thème Nelly, déclinée en quatre personnages distincts: la prostituée, l’amoureuse folle, la star et l’écrivaine. À cet égard, il faut saluer les choix esthétiques et artistiques de la réalisatrice et de la production, qui ont fait une œuvre intimiste, audacieuse et affirmée.

Mais si une interprétation personnelle d’un personnage historique est un choix courageux, il laisse toutefois la place au désaccord, à tout le moins à un questionnement sur sa «vérité». Quelques bémols m’ont agité pendant le visionnement.

Dans Nelly, le film, la projection fantasmée de Nelly habite des appartements superbes et porte de couteux vêtements, comme si l’argent n’était pas, n’avait jamais été un problème. Comme si le seul problème du personnage était «en elle», jamais dans ses rapports avec l’extérieur.

Comme si la prostitution était un choix qui n’était pas lié au besoin d’argent et à la consommation (d’objets, de vêtements, de drogue et d’alcool) considérée comme un baume.

Par ailleurs, Nelly y est un personnage tétanisé, qui parle (très peu) comme s’il était constamment à bout de souffle et s’excusait d’exister. Mais c’est oublier que Nelly était une intellectuelle, une chroniqueuse musclée et nerveuse, une battante à sa manière, même si, au bout du compte, elle a perdu son combat en se donnant la mort.

La dimension intellectuelle fait cruellement défaut à ce portrait subjectif, ce qui réduit la portée du personnage autant que la portée du film.

Et finir une histoire par un personnage qui va à l’église pour se confesser, et ainsi livrer, en quelques lignes, tout le «message» du film, est une bien triste façon de conclure ce qui jusqu’alors était courageux, mais ne l’est plus au bout du compte. D’hommage à dommage.