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Paris 2024 opte pour un slogan en anglais, un aplatissement déprimant

Paris 2024 opte pour un slogan en anglais, un aplatissement déprimant
AFP

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Non ce n’est pas une blague: Paris s’est donné un slogan en anglais pour sa candidature olympique en vue des jeux de 2024.

Je l’ai appris grâce à une entrée Twitter ironique du grand animateur Bernard Pivot, maître ès aphorisme: «Pendant qu'on y est: pourquoi ne pas faire aussi de "made for sharing" le slogan de la Semaine de la langue française et la francophonie?» Puis il ajoutait : «Premier cas de dopage aux JO de 2024 : le slogan de Paris aux anabolisants anglo-américains.»

Pitoyable mère-patrie. En plus d’être en anglais seulement, le slogan n’a rien d’original. Il a déjà été utilisé, soulignait Le Figaro mercredi, par une marque de bonbons, Quality Street, ainsi qu’une marque de biscuits, Cadbury Snaps. (Cadbury! Hasard cocasse, cette même marque avait fait l’objet d’un boycott au Québec à la fin des années 1970, en protestation contre la décision de l’entreprise de quitter le Québec après l’adoption de la loi 101...) Mais la mairie de Paris se fait rassurante: «L'expression était libre de droits et a pu être déposée pour les JO de 2024.»

Trahir

Aussi, il y a bien un slogan français... mais c’est une traduction! Qui pose déjà des problèmes de traduction. «Traduttore, traditore», dit-on en italien. «Traduire, c’est trahir». Mercredi, La Croix publiait ce rectificatif: «La traduction de "Made for sharing", le slogan de la candidature de Paris pour les JO 2024 est "Faits pour être partagés" et non "Fait pour être partagés", comme écrit dans notre édition de lundi. Nous prions nos lecteurs de nous excuser pour cette erreur.» Une autre version circule: «Venez partager». Face à celle-ci, il y a de quoi être partagé!

Le gouvernement le défend

Sur France info, le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Patrick Kanner, a défendu le choix anglolâtre en soulignant que «Le français et l'anglais sont les langues officielles des Jeux olympiques». On se croirait à Ottawa, où il y a aussi deux langues officielles : l’anglais et la traduction de l’anglais...

Le ministre Kanner a aussi soutenu qu’en mettant en avant la version anglaise, les promoteurs de la candidature «[visent] à dire que nous sommes dans une certaine forme d'universalité».

Incroyable: la France, pourtant «patrie des droits universels», n’aurait plus rien à dire au monde dans sa langue!

Feu l'universel

Les preuves s’accumulent. Pensons à la ville de Lyon, qui s’est donné pour slogan il y a quelques années le ridicule «Only Lyon».

Événement plus récent : lorsqu’il s’est rendu en Allemagne, début janvier, pour prononcer un discours, Emmanuel Macron, ex-ministre socialiste et candidat vedette à la présidentielle, ne s’est exprimé qu’en anglais.

Rivarol exagérait lorsqu’il écrivait, en 1783 (paradoxe, il répondait à une question d'un concours philosophique posée par l’Université de Berlin au sujet de l’universalité de la langue française): «Elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine: et voilà pourquoi les puissances l'ont appelée dans leurs traités.»

De cette phrase célèbre, exsudent évidemment une fierté excessive et une arrogance propre à une époque à laquelle personne ne songe à revenir.

Mais aujourd’hui, c'est l'extrême inverse en France: non seulement l’arrogance a disparu, mais la fierté française est totalement à plat. Sauf peut-être au Front national, malheureusement, qui a protesté officiellement contre le slogan olympique en anglais. De quoi, dans les élites de l’hexagone, donner l’impression que la lutte pour la défense et la promotion du français a quelque chose de «facho», de «nauséabond», de ringuard. Triste logique au bout de laquelle la France, de peur de «faire le jeu de Marine Le Pen», cherche à aller toujours plus loin dans l’effacement de sa différence, de son identité. Entre Rivarol et Macron, entre Le Pen et Made for Sharing, il y aurait bien un moyen terme, non? La France n'a-t-elle pas lutté, il y a quelques années pour la «diversité culturelle»?

Vu du Québec en tout cas, l’aplatissement, la résignation et la capitulation de la mère-patrie ont de quoi déprimer. On aimerait bien savoir ce que la ministre québécoise de la Francophonie, Christine St-Pierre, et son ancienne collègue journaliste Michaëlle Jean, secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie, en pensent.