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Il a vécu un mois horrible

Le vice-président du Centre culturel islamique est exténué à la suite de l’attentat de Québec

Depuis les événements, l'agent de prestation de service à temps plein au gouvernement fédéral admet devoir couper «dans son sommeil et ses week-ends» pour conjuguer son travail avec celui de bénévole au CCIQ.
Photo Didier Debusschère Depuis les événements, l'agent de prestation de service à temps plein au gouvernement fédéral admet devoir couper «dans son sommeil et ses week-ends» pour conjuguer son travail avec celui de bénévole au CCIQ.

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En près de 10 ans de service au sein de la communauté musulmane de Québec, Mohamed Labidi admet qu’il n’aurait jamais pu se préparer à affronter une tragédie aussi «horrible» qui a tué six de ses «frères» le 29 janvier dernier, en plus du tourbillon médiatique qui en a découlé. Le vice-président du Centre culturel islamique de Québec et père d’une famille de quatre enfants est exténué et compte retrouver sa terre natale, la Tunisie, au printemps, pour prendre du repos.

Avec du recul, comment êtes-vous arrivé à gérer cette tempête médiatique?

Nous ne sommes jamais préparés à de tels événements. Personnellement, je n’ai jamais aimé me présenter devant les médias. Je suis là (au CCIQ) depuis longtemps et j’ai toujours refusé les entrevues. Mais c’est notre devoir de parler, on ne peut pas garder le silence. Ce qui m’a persuadé dans tout ça, c’est le sang des gens qui ont été tués injustement... Et leurs enfants. C’est ça que je porte sur mes épaules, dit-il, la voix nouée par l’émotion. [...] Quand on accepte un mandat ici [au CCIQ], c’est comme une boîte noire et on ne sait pas ce qu’elle renferme. Mais cette année, c’était un monstre.

Comment arrivez-vous à conjuguer votre bénévolat au CCIQ et votre travail?

Ouf... ç’a été très difficile. Mais heureusement, mon employeur (NDLR: Il est agent de prestation de service à temps plein au gouvernement fédéral) a été très compréhensif, j’ai pu prendre une semaine après la tragédie. J’y suis maintenant retourné, malgré moi. Je me cache un peu dans mon travail, pour oublier et essayer de revenir à la vie normale. Mais ici [au CCIQ], on a beaucoup de pain sur la planche. Nous recevons des milliers de courriels et nous voulons y répondre. Il y a aussi le suivi auprès des familles, il faut voir à leurs besoins. Le jour, on travaille et le soir, on est ici, parfois jusqu’à 22 h.

Recevez-vous encore beaucoup de dons depuis les tristes événements?

Les dons arrivent presque tous les jours, en argent et en matériel. Nous avons reçu près de 300 000 $ jusqu’à maintenant, c’est bien, mais on s’attend à plus parce qu’on a quand même 17 orphelins à qui on essaie d’offrir un avenir meilleur. L’argent ne va toutefois pas remplacer les papas...

Nous avons fait une avance aux familles des martyrs. Ils ont reçu un montant pour les aider à passer à travers la situation difficile. On va bientôt faire la distribution aux familles et on continuera de le faire tant qu’on recevra des dons à leurs noms, puisque ça leur revient.

[...] Ce sont des gestes qui nous touchent dans le plus profond de nous-mêmes, dans notre cœur. Ça montre l’esprit de solidarité et d’entraide, les bonnes natures de l’homme.

Vous êtes en contact régulier avec les familles des victimes, comment se portent-elles?

Certains enfants sont retournés à l’école, mais il y en a d’autres pour qui ça prend encore du temps, c’est très difficile. Après la tragédie, ce fut les funérailles et la plupart des enfants sont rentrés chez eux, avec les dépouilles de leur papa. Ils viennent tout juste de revenir et nous irons les visiter.

On vous a vu ému à la comparution d’Alexandre Bissonnette cette semaine. Comptez-vous suivre tout le procès?

Normalement, oui. On doit suivre le procès de près, puisque ce sont nos frères... Je n’ai pas eu de contact visuel avec lui puisqu’il ne regarde personne, il regarde par terre. Mais quand je l’ai vu, j’ai ressenti un mélange de tristesse et d’amertume. Comment un jeune homme comme lui peut-il commettre un crime horrible?

Tout le monde pense que c’est un geste isolé, mais ce ne sont pas tous les Québécois qui sont comme Bissonnette. Même les Bissonnette ne sont pas comme lui...

Êtes-vous encore craintif lorsque vous mettez les pieds au CCIQ?

C’est certain que nous sommes encore effrayés, ce n’est pas seulement moi, mais tous les membres de la communauté. Du sang a coulé, et des vies qui sont perdues, ce n’est pas évident de les oublier, mais en tant que musulmans, nous avons beaucoup de résilience.

Nous avons changé les méthodes de sécurité (un système de puces électroniques a été installé aux portes hier) et notre projet de sécuriser les portes est en cours. Nous ferons aussi des exercices d’évacuation.