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Leur bonheur est dans le pré

Les Chinois tentent de plus en plus leur chance hors de Montréal pour ouvrir un dépanneur

Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.
Photo collaboration spéciale, Roger Gagnon Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.

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Des dizaines de Chinois prennent leur courage à deux mains avec leur français limité pour ouvrir des dépanneurs dans à peu près toutes les régions du Québec.

«Il n’y a pas trop de Chinois dans notre coin», plaisante Pu Liang Yi, qui a acheté il y a deux ans le dépanneur de Rivière-Bleue, dans le Bas-Saint-Laurent, un village de 1300 habitants à la frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick.

Il n’aurait jamais trouvé ce commerce, qui fait aujourd’hui sa fierté, sans l’aide de la courtière immobilière Dong Mei Guo, qui lui a déniché ce dépanneur.

Si on dénombre autant de dépanneurs chinois hors de Montréal, c’est un peu grâce elle.

Depuis 12 ans, la courtière de 48 ans dit avoir vendu près d’une centaine de dépanneurs de Québécois à des clients chinois, autant à Jonquière qu’à Drummundville et à Québec, «mais pas à Montréal», dit-elle en souriant.

Quitter Montréal

Presque tous ses clients ont quitté la métropole pour s’installer ailleurs dans la province.

«Ce n’est pas facile pour les Chinois de quitter la grande ville. Je leur dis toujours: “Sortez de là, venez ici, c’est bien moins cher et il y a beaucoup moins de concurrence!”»

C’est ce qu’elle a fait en 2004, devenant l’une des premières propriétaires chinoises de dépanneur dans la ville de Québec.

Puis elle a suivi ses cours de courtage immobilier pour en convaincre d’autres.

Rien qu’à Québec, elle assure avoir participé à la vente de 40 des 50 dépanneurs appartenant à des Asiatiques, qui sont essentiellement des Chinois.

«Dans la ville de Québec, presque la moitié des dépanneurs indépendants sont aujourd’hui asiatiques», assure Yves Servais, directeur général de l’Association des marchands dépanneurs et épiciers du Québec (AMDEQ), dont près de 400 des 1035 membres sont asiatiques.

Yves Servais<br>
DG de l’AMDEQ
Photo courtoisie
Yves Servais
DG de l’AMDEQ

Incapable de vendre

«Si on ne les avait pas mis en contact avec des Chinois, plusieurs Québécois auraient été incapables de vendre leur dépanneur», dit Mme Guo.

C’est peut-être le cas de Gérald Beaulieu, 64 ans, propriétaire depuis 35 ans d’Accommodation Beaulieu, à Jonquière. C’est grâce à Dong Mei Guo qu’il pourrait bientôt vendre à un Chinois de Montréal, qui est venu le voir au début du mois.

«Il y a quelques années, j’aurais vendu mon commerce autour de 400 000 $ sans trop chercher. Mais aujourd’hui, même à moins de 300 000 $, c’est difficile sans l’aide de Mme Guo.»

OÙ SONT LES DÉPANNEURS AU QUÉBEC ?
 
42% (2796) en régions rurales (villes de moins de 1000 habitants)

34% (2309) en régions métropolitaines (villes de plus de 100 000 habitants)

24% (1597) en régions urbaines (villes de 1000 à 100 000 habitants)

Source: Association québécoise des détaillants en alimentation

Les dépanneurs en région pris d’assaut par les Chinois

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Depuis une quinzaine d’années, les Chinois ont acheté des centaines de dépanneurs, dont plusieurs dizaines hors de Montréal. Portrait de quelques-uns d’entre eux

Comment ça marche ?
Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.
Photo Amélie St-Yves

Hui-Ping Hu et Hai Liu

  • Dépanneur Saint-Laurent
  • Trois-Rivières (Mauricie)
  • 135 000 habitants

Le plus grand défi: «Apprendre à bien communiquer avec les gouvernements. C’est très difficile de comprendre comment tout ça fonctionne.»

Le couple a débarqué à Montréal en 2009.

«Ma belle-sœur venue ici nous vantait la vie paisible, sans pollution et où l’éducation des enfants serait mieux», dit Hui-Ping Hu. La femme est très heureuse d’avoir quitté Xi’an et ses huit millions d’habitants. «Mais ici je ne pouvais plus être secrétaire juridique et mon mari représentant de commerce», précise-t-elle.

Après un an à Montréal à travailler dans des restos et des usines, ils entendent parler d’un Chinois de Trois-Rivières qui veut vendre son dépanneur pour s’en acheter un plus gros.

«On lui a fait confiance. Parce qu’on ne connaissait rien là-dedans!» dit-elle. Au début, ils se sont partagé les 16 heures d’ouverture des dépanneurs, 7 jours sur 7, pendant les deux premières années avant de pouvoir engager leurs premiers employés à temps partiel.

«Au début, je n’étais même pas assez bonne en français pour pouvoir diriger un employé. Mais quand tu ne parles pas la langue, c’est la meilleure business pour s’intégrer tranquillement. Tu comptes l’argent, tu dis “bonjour” et “merci” et tu apprends!»

Aujourd’hui, avec une fille de quatre ans née à Trois-Rivières et un garçon de 11 ans, ils ne bougeront plus avant plusieurs années, peut-être plus tard si les enfants vont dans une école privée à Québec ou Montréal.

«On économise pour eux. Pas question qu’ils fassent comme nous un travail sans ambition de 70 heures par semaine.»

Repartir à zéro
Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.
Photo Pierre-Paul Poulin

Yanning Hu

  • Dépanneur Brodeur
  • Belœil (Montérégie)
  • 22 000 habitants

Chaque Noël, et même à son anniversaire, Yanning Hu est émerveillée par la bonté de ses clients, dont plusieurs lui apportent toutes sortes de
petits cadeaux, qui se mangent ou non.

«Ce sont eux qui m’ont appris le français!» dit Mme Hu. Elle et son mari le leur rendent bien. Ils sont plus que fidèles au poste depuis l’achat du Dépan­neur Brodeur en 2006. En fait, ils n’ont jamais eu d’employé. Ça fait plus de 10 ans qu’elle travaille sept jours sur sept, 16 heures par jour, en alternance avec son mari.

«On n’a pas les moyens d’engager quelqu’un. C’est difficile, comme business», dit-elle. Et encore, elle a économisé en sortant de la grande ville.

«À Montréal, les dépanneurs étaient beaucoup trop chers, mais ici on y arrive en travaillant fort», dit-elle. Ceux qui ont quitté la Chine en 2001 pour se rendre au bout du monde, à Montréal, n’ont plus voyagé depuis, mais ils ne s’en plaignent pas.

«Les clients sont gentils, la ville est tranquille, on est très heureux ici. On ne retournerait pas à Montréal ni en Chine.»

La sainte paix
Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.
Photo courtoisie Google Earth

Heng Zhao et Libo Zhou

  • Dépanneur de l'Annexe
  • Saint-Hyacinthe (Montérégie)
  • 55 000 ­­habitants

Le plus grand défi: «Se partager, ma femme et moi, les 16 heures de travail par jour au dépanneur.»

«Il y a trop de monde en Chine!» dit Heng Zhao pour justifier son départ pour Montréal il y a une quinzaine d’années. Pas étonnant puisqu’il vivait à Pékin et ses 13 millions de citoyens. À Montréal, il y a trouvé le calme et une femme, également d’origine chinoise. Après plusieurs emplois divers, il trouvait que les deux millions de Montréalais commençaient à faire beaucoup. Grâce au web, il a déniché cette occasion d’affaires à Saint-Hyacinthe il y a deux ans et il ne l’a jamais regretté. «C’est tranquille, c’est beau, nos enfants de six et huit ans aiment beaucoup aussi», dit-il.

À la campagne… comme en Chine
Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.
Photo courtoisie Google Map

Jin Xu et Mingsong Zheng

  • Jin Xu
  • Alimentation Inverness
  • Inverness (Centre-du-Québec)
  • 800 habitants

Quand on entre dans ce petit village, c’est la façade à l’architecture orientale qui surprend. Pas étonnant puisque c’est un couple de Chinois qui a repris en mains ce dépanneur de village en 2006, quatre ans après leur arrivée au Québec.

«En Chine, je vivais à la campagne. Je voulais avoir la même chose ici. Je voulais que mes enfants puissent jouer partout dehors, ce qui n’était pas le cas à Montréal», dit Jin Xu.

Et l’accueil chaleureux en a vite fait leur chez eux. «À Inverness, il y a aussi une communauté anglophone. Les gens sont plus ouverts ici que dans d’autres villages.»

Dépanneur chinois
Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.
Photo courtoisie

Pu Liang Yi et Ying Gui

  • Épicerie Laplante
  • Rivière-Bleue (Bas-Saint-Laurent)
  • 1300 habitants

Le plus grand défi: «Acquérir de l’expérience dans un dépanneur. Nous partions d’absolument rien.»

Il s’agit d’un des dépanneurs chinois situés le plus loin en région, soit à trois heures de Québec. Avec son français approximatif, Pu Liang Yi a joué gros il y a deux ans en achetant un dépanneur dans ce village éloigné. «Nos clients nous trouvent très braves de tout abandonner pour venir ici», dit M. Yi.

Aujourd’hui, il se félicite de s’être lancé dans le vide avec sa femme Ying Gui et leurs deux enfants. Il assure avoir fait une très bonne affaire en payant 170 000 $ ce dépanneur «que personne ne voulait», dit-il. Après avoir perdu son emploi de mécanicien en aéronautique à Québec, il a contacté la courtière Dong Mei Guo, qui lui a parlé des opportunités avec les dépanneurs. «Sans expérience, avec un français limité et aucun ami dans le coin, nous partions vraiment de zéro», dit-il. 

La reine chinoise des dépanneurs
Le Chinois de Montréal Bin He (au centre) a visité en févri­er le dépanneur de Jonquière de Gérald Beaulieu (à droite) dans le but de l’acheter. C’est la courtière immo­bilière Dong Mei Guo (à gauche) qui les a mis en contact.
Photo courtoisie

Dong Mei Guo

  • Tabagie du Vieux Fort
  • Lévis (Québec)
  • 145 000 habitants

Le plus grand défi: «Sortir de Montréal!»

Celle qui travaille davantage aujourd’hui comme courtière immobilière a quand même conservé sa petite tabagie de Lévis, où travaille son mari depuis la vente de leur dépanneur de Québec. Depuis 2005, elle a conclu près d’une centaine de ventes en mettant en contact des propriétaires québécois avec des acheteurs asiatiques, dont 80 % des transactions de dépanneurs de la ville de Québec vendus à cette communauté.

Comme la plupart des Chinois arrivés au Québec, elle ne se prédestinait pas à la gestion ou à la vente de dépanneurs.

«Mon mari ingénieur n’a jamais pu travailler dans son domai­ne à cause de la barrière de la langue, alors on a cherché un commerce pas trop cher, et c’est à Québec qu’on l’a trouvé», dit-elle.