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2002 - «Une odeur de purin flotte sur la ville» - Jean-Paul L’Allier, maire de Québec

La prostitution juvénile a souvent été dénoncée dans la Vieille Capitale, mais rien ne semble pouvoir l’éradiquer.
Photo d'archives La prostitution juvénile a souvent été dénoncée dans la Vieille Capitale, mais rien ne semble pouvoir l’éradiquer.

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Après plus d’un an d’enquête, la police de Québec frappait un grand coup le 17 décembre 2002 en procédant à l’arrestation d’une vingtaine d’individus, clients et proxénètes confondus, et au démantèlement de deux réseaux de prostitution juvénile.

Cette première vague d’arrestations (il y en eut trois) constituait l’élément majeur de l’opération Scorpion, et levait le voile sur un scandale qui éclaboussa la ville de Québec et ternit son image pendant des années.

Dans les mois qui suivirent, 16 proxé­nètes devaient être arrêtés en plus d’une quinzaine de clients, dont certaines personnalités en vue de Québec. La preuve démontra que les réseaux étaient contrôlés par le gang de rue connu sous le nom de Wolfpack et par une organisation libanaise qui profitaient de la naïveté de quelque 70 adolescentes âgées de 14 à 17 ans pour s’enrichir.

La prostitution juvénile a souvent été dénoncée dans la Vieille Capitale, mais rien ne semble pouvoir l’éradiquer.
Photo d'archives

Des gens en vue

L’identité des clients de ces réseaux frappa la région de stupeur et attisa la colère de plusieurs. Parmi ces clients, l’animateur de radio Robert Gillet et son associé Yves Doyon, avec qui il possédait un hôtel et quelques immeubles.

D’autres gens d’affaires furent appréhendés au cours de cette rafle. Le pharmacien Jacques Racine, des Centres d’escompte Racine, l’ancien président du Carnaval et candidat libéral dans Limoilou, Yvan Cloutier, les restaurateurs Georges Tannous et Georges Radwanli, ainsi que Claude Mailloux, propriétaire d’un bar et d’un marché aux puces à Beauport.

À mesure que les noms des clients étaient révélés, les rumeurs les plus farfelues commencèrent à circuler. Ces rumeurs, entretenues et attisées par certains postes de radio, firent sortir le maire Jean-Paul L’Allier de ses gonds à quelques reprises. Il fut d’ailleurs le premier à utiliser le qualificatif de radios-poubelles pour désigner certaines stations, selon l’animateur André Arthur.

Pendant ce temps, la police de Québec assurait que toute personne dont elle pouvait prouver l’implication dans ce dossier serait poursuivie, quelle que soit sa position sociale.

André Pélissier alias Monsieur Soleil a été condamné à trois ans et demi de prison au terme de l’affaire.
Photo d'archives Jean-Claude Tremblay
André Pélissier alias Monsieur Soleil a été condamné à trois ans et demi de prison au terme de l’affaire.

Les conséquences

Au terme des poursuites, le 21 juin 2004, Robert Gillet fut reconnu coupable d’avoir obtenu des services sexuels contre rémunération d’une mineure de 17 ans.

Le juge Fraser Martin le condamna à 40 heures de travaux et 30 jours de prison avec sursis. Les attaques dont il avait fait l’objet à la radio n’étaient pas étrangères à cette peine que beaucoup considérèrent comme clémente : « ... Dans certains cas, les commentaires générés à Québec pendant des mois pourraient avoir dépassé les limites de ce qui est acceptable dans une société civilisée », avait justifié le magistrat.

Les autres clients écopèrent de condamnations similaires à celle de Gillet, à l’exception de Tannous et Radwanli qui attendirent leur procès derrière les barreaux pendant 11 mois. Ils furent finalement condamnés à des peines avec sursis à la fin de 2004.

Les membres du Wolfpack écopèrent de peines variant de deux à six ans d’incarcération et la présumée tête dirigeante du groupe, André Pelissier, fut condamnée à trois ans et demi de prison.

Suites de l’affaire

• À l’automne 2004, Robert Gillet a effectué un retour au FM 93, se classant deuxième dans sa part de marché lors des sondages BBM

• L’animateur fut néanmoins congédié. Des pressions faites sur les annonceurs de la station, entre autres par des animateurs radio concurrents, amenèrent la direction à prendre cette décision.

• L’histoire s’est terminée en 2008 par des excuses publiques offertes à Gillet par André Arthur et Jeff Fillion. De plus, une entente à l’amiable est survenue à la suite de la poursuite qu’il leur avait intentée. Une importante compensation financière évaluée à plusieurs centaines de milliers de dollars aurait été versée à Gillet.

• Une enquête exclusive du Journal de Québec réalisée en novembre 2012 révéla que certains membres du Wolfpack étaient toujours actifs à Québec. Plus discrets, ils continuaient d’exploiter des adolescentes dans des salons de massage et dans certains lieux discrets réservés à des pratiques sexuelles illicites.

Pas une première

Si l’opération Scorpion fit beaucoup de bruit au début du 21e siècle, il ne faut pas croire que la prostitution juvénile était une nouveauté dans la Vieille Capitale.

Déjà au début des années 1980, un réseau de moindre envergure et sans proxénète avait été mis au jour. Une personnalité politique, le député péquiste du comté de Frontenac, Gilles Grégoire, fut condamnée par la suite pour immoralité sexuelle.

Après une enquête de la police de Ville Vanier, amorcée en novembre 1982, quatre hommes âgés de 27 à 60 ans furent arrêtés au mois de février 1983 pour immoralité sexuelle.

Ces clients utilisaient les services d’un groupe composé d’une dizaine d’adolescentes de la ville de Vanier, âgées de 12 à 17 ans, en échange de cadeaux ou pour des sommes de 5 $ à 10 $. Les jeunes filles faisaient leur commerce sans proxénète, les plus vieilles « s’occupant » des plus jeunes et recrutant la clientèle près des bars ou des restaurants.

Le député en prison

À la suite d’une enquête plus poussée, le député Gilles Grégoire fut arrêté à son tour le 17 juin 1983 et fit face à sept chefs d’accusation d’immoralité sexuelle sur des victimes d’âge mineur, dont certaines de moins de 14 ans.

Il fut prouvé à son procès que les adolescentes, originaires de Vanier, se rendaient chez lui sur le Chemin Saint-Louis à Sainte-Foy et lui offraient des services sexuels contre rémunération.

Étant donné que Grégoire avait déjà été reconnu coupable en 1980 de deux accusations de détour­nement de mineures pour lesquelles il avait reçu des amendes de 300 $ par chef d’accusation, il fut condamné à deux ans moins un jour de prison.

À sa sortie, il continua de siéger à l’Assemblée nationale comme député indépendant, René Lévesque l’ayant mis à la porte du parti.