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Le public au service du privé : la nouvelle normale

Le public au service du privé : la nouvelle normale
Photo courtoisie Patrick Lachance MCE

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Au sortir du huis-clos du budget la semaine dernière à Québec, mes collègues Eve-Lyne Couturier, Marie-Pier Roberge-Brouillette et Guillaume Hébert ont mis en évidence le fait que les choix budgétaires du ministre des Finances Carlos Leitao reflétaient l’orientation néolibérale du gouvernement de Philippe Couillard : saupoudrage de mesures en santé et en éducation après trois années de disette dans le secteur public, allégement du fardeau fiscal des Québécois et des Québécoises, priorité à la dette avec versements substantiels dans le Fonds des générations, soutien au secteur privé pour bâtir une « économie de dirigeants », le tout afin de commencer à mettre la table pour l’année électorale 2018. Depuis, leur analyse n’a fait que se confirmer.

 

Le lendemain, on apprenait en effet que la rémunération des cinq plus hauts dirigeants de Bombardier et du président de son conseil d’administration atteignait la rondelette somme de 43 millions de dollars en 2016, ce qui représente un saut de 50% en un an. L’annonce est évidemment apparue scandaleuse de la part d’une entreprise qui, après avoir évité la faillite grâce à un apport colossal en fonds publics, a supprimé des milliers d’emplois au Québec, au Canada, et dans le monde. Maintenant que le président du conseil d’administration de la compagnie a renoncé pour cette année à la hausse de 37% de sa rémunération, et que Bombardier a décidé de reporter le paiement de l’augmentation salariale de ses hauts dirigeants à 2020 pour calmer la grogne populaire, les premiers ministres Philippe Couillard et Justin Trudeau se disent satisfaits des rectificatifs apportés. « Il faut aller de l’avant maintenant », a affirmé le premier ministre québécois.

 

Le surlendemain de la présentation du budget, c’est le projet de Lab-école qui faisait les manchettes. La mission de ce laboratoire financé à hauteur de 1,5 million de dollars par année « sera de concevoir un nouveau milieu de vie qui donne le goût aux enfants d’apprendre et qui facilite le travail des enseignants, notamment en imaginant les plans et les concepts d’une école contemporaine et mieux adaptée. » La Presse révélait que le gouvernement recourra aux services de trois personnalités connues du grand public pour mener ce projet, soit Ricardo Larrivée, Pierre Thibault et Pierre Lavoie. Les trois hommes avaient soumis l’idée au ministre de l’Éducation avant que le gouvernement ne la fasse sienne. D’aucuns ont fait remarquer qu’après des années de coupes dans le réseau de l’éducation qui ont terriblement nui aux conditions d’enseignement, il était difficile de se réjouir d’une telle annonce, d’autant plus que les principaux et surtout principales intéressées n’ont jusqu’ici pas été incluses dans le projet.

 

Trois jours après le dépôt du budget, Amélie Daoust-Boivert du Devoir signalait que la rémunération des médecins augmenterait de 6% en 2017-2018, contrairement au 3% prévu lors d’une entente survenue en 2014. Selon les calculs de la journaliste, la croissance de leur rémunération atteindra ainsi 20% au bout de cinq ans.

 

Puis hier, on apprenait par ailleurs que le projet Mine Arnaud à Sept-Îles, détenu à 62% par le gouvernement du Québec, était au beau fixe faute d’avoir trouvé d’autres investisseurs privés prêts à y consacrer des fonds. Le projet devait être le symbole de la relance du Plan nord et créer d’importantes retombées économiques pour la région.

 

L’une après l’autre, ces nouvelles confirment bel et bien que la mise au rancart de l’État-providence ne signifie pas la disparition de l’État, mais plutôt que s’est imposée une nouvelle vision ce celui-ci: un État prêt à garantir la rentabilité de certaines entreprises privées, non sans avoir pris à leur place les risques nécessaires pour y parvenir, qui veille à l’enrichissement des plus fortuné·e·s de la société, qui est déconnecté des demandes citoyennes, et qui tient souvent à l’écart des processus décisionnels les travailleurs et les travailleuses assurant les services rendus à la population au profit de consultants et consultantes externes et, surtout, d’une formidable centralisation des pouvoirs.

 

Au lendemain de la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine en novembre dernier, François Legault, voulant surfer sur la vague anti-establishment incarnée par le magnat de l’immobilier, avait servi un avertissement au premier ministre Philippe Couillard : « En politique, il ne faut jamais prendre de haut les préoccupations et les inquiétudes de la population. Il y a une certaine élite qui doit se remettre en question aujourd’hui. »

 

Le millionnaire chef de la CAQ mettait en évidence un fait indéniable : quand la classe politique laisse sur le carreau les citoyens et les citoyennes ordinaires pendant des années, elle ne peut s’étonner ensuite de voir un électorat qu’elle prenait pour acquis se tourner vers des personnalités aussi rebutantes que Donald Trump aux États-Unis ou Marine Le Pen en France.

 

La population peut pour sa part retenir une chose de l’orientation actuelle des politiques publiques et des batailles politiques qui entourent leur redéfinition : l’économie n’est jamais condamnée à ne servir que les intérêts d’une petite clique, car il n’en tient qu’aux citoyens et aux citoyennes, à travers les pouvoirs publics et en faisant pression sur eux, de la remettre au service du plus grand nombre.