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Au cœur de la détresse des jeunes

s.o.s
Philippe Dufour Melbourne

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«Est-ce qu’on peut tomber enceinte par le nombril ? «Est-ce que je peux tomber enceinte si je prends ma douche après que mon frère ou mon père se soient masturbés dedans» J’ai peine à croire que ce genre d’interrogation puisse exister en 2017. Pourtant, Hertel, qui répond aux appels des jeunes en détresse depuis 5 ans chez Tel-jeunes, m’assure que cela est monnaie courante. « Depuis qu’il n’y a plus d’éducation sexuelle dans les écoles, on a des questions de base de la part de jeunes de 16 ou 17 ans. C’est très surprenant. On leur répond toujours sans jugement, mais il y a un net recul.» 

Au centre d’appel, les intervenants s’activent. Claude, détentrice d’un baccalauréat en psychologie, est scotchée au téléphone depuis quatre ans. Elle se rappelle très bien de son premier appel, une peine d’amour. «La jeune fille pleurait beaucoup. Je me suis sentie bien impuissante, mais en même temps, j’ai vu que ça lui faisait du bien de parler.»

D’une époque à l’autre, les jeunes vivent les mêmes choses. Ce sont majoritairement des filles qui font appel au service, bien que les garçons hésitent de moins en moins à décrocher le combiné ou à envoyer un texto lorsque ça ne va pas. La peur d’être enceinte est récurrente. La peur de la première relation sexuelle est aussi au cœur des préoccupations des jeunes filles. Et il y a toute la question de l’estime de soi et de l’image corporelle. Après, il y a les prévisibles «y m’aimes-tu et comment lui dire que je l’aime? Les adolescents demandent souvent LE truc pour ne plus avoir de peine. «On leur explique que ça ne se passe pas comme ça.»

Le premier appel de la soirée provient de la ligne parent. Un père en pleine séparation se questionne sur les modalités de garde d’enfant. L’intervenant l’écoute et lui explique qu’il ne peut pas lui fournir d’expertise légale. Il lui propose de le référer à une autre ressource. Au bout du fil, l’homme en détresse peste contre son ex-conjointe. «Beaucoup de parents appellent concernant une problématique d’aliénation parentale. Jamais on ne prend parti», explique Hertel.

Un peu plus loin, on répond aux textos. Ce service, mis en place en 2013, a amené une autre dimension aux interventions. C’est moins impliquant de texter et, surtout, c’est moins gênant. «On réussit à aller chercher des jeunes qu’on ne réussissait pas à atteindre avant. Les jeunes en disent plus rapidement par texto. Par contre, cela donne lieu à des situations un peu loufoques. Certains nous textent pendant le souper. Ils peuvent même confier leurs idées suicidaires pendant qu’ils écoutent un film avec leurs parents.  Il y en a qui sont dans un cours, dans l’autobus.  On a parfois l’impression d’être un espèce de journal intime.»

Les idées suicidaires sont d’ailleurs plus nombreuses à parvenir à Tel-jeunes par texto et par chat. Carl doit d’ailleurs loger un appel au 911 afin de faire un signalement suicidaire. Une jeune fille de 12 ans, avec qui il a une conversation par chat, tient des propos inquiétants. La tension est palpable. Il faut agir vite. Carl fait des allers-retour entre le téléphone et son ordinateur. L’enjeu : localiser la jeune fille. «On a un protocole. Lorsqu’un jeune parle de suicide, je ne veux pas savoir si c’est vrai, je veux savoir si c’est dangereux. On fait une estimation de la dangerosité d’un passage à l’acte. Si on en vient à la conclusion que c’est dangereux. On appelle la police. Mais comme c’est un service anonyme, on ignore souvent l’endroit où la personne se trouve.  Des fois, la police réussit à les localiser, d’autres fois non. C’est un peu la limite de notre service.»

Pendant que la police tente de trouver l’adresse la jeune fille suicidaire, Carl continue de chater avec elle. «Le signalement n’est pas suffisant. Il faut rester avec la personne et conclure l’intervention de façon sécuritaire.» Josée, en pied de bas près du téléphone, répond à l’appel d’un petit garçon. Il est en pleur. Il a perdu son animal de compagnie et a beaucoup de peine. Josée l’écoute longtemps avant de raccrocher et de prendre un autre appel.

Une jeune fille en larmes peine à formuler une phrase complète. Josée l’invite à se calmer, à respirer. Sa voix est douce. Elle cherche à comprendre ce qui se passe et confirme que la personne n’a pas d’idées suicidaires. Cette étudiante semble en avoir trop sur les épaules. Josée évoque avec beaucoup de tact l’épuisement général, le burn out. La situation est maitrisée. La jeune fille ira chercher de l’aide le lendemain. Elle le promet à l’intervenante avant de raccrocher.

Toute la soirée, les intervenants répondront sans relâche aux appels d’adolescents et d’enfants qui filent un mauvais coton. L’un est inquiet pour son ami malade, l’autre est prisonnière d’une relation amoureuse malsaine et violente. Ça doit finir par rentrer dedans, tout ce malheur. «Parfois, on a besoin de ventiler parce que certains appels vont à l’encontre de nos valeurs profondes et qu’il a fallu mettre ça de côté pour faire une intervention efficace. D’autres cas sont très intenses. Il faut garder une saine distance. Être empathique, pas sympathique.»

Je demande à Carl s’il estime avoir sauvé une vie, ce soir. Il me répond que non, gêné. «C’est elle qui a fait le plus gros en appelant. C’est elle qui a sauvé sa vie. Moi, je l’ai juste écoutée.»