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Le plus grand vendeur de produits comestibles au cannabis au Colorado veut percer le marché canadien

Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.
Photo courtoisie Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.

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La légalisation prochaine du cannabis au Canada n’est pas passée inaperçue chez nos voisins du Sud. Même si les produits comestibles ne seront pas légalisés dans l’immédiat, Bob Eschino, le fondateur d’IncrEdible, la plus grande compagnie de bonbons au pot au Colorado, veut percer ce nouveau marché. Pour mieux comprendre cette industrie et les défis qui attendent le Canada, Le Journal s’est entretenu avec l’homme d’affaires.

Le Canada légalisera le cannabis en 2018. Êtes-vous intéressé par le marché canadien?

Nous sommes actuellement en train de travailler pour obtenir des contrats qui nous amèneront sur le marché canadien. Nous allons d’ailleurs rencontrer des producteurs de cannabis autorisés canadiens la semaine prochaine.

Notre reportage révèle que les taux de THC annoncés de nos produits variaient de 36 à 76 % avec les taux réels. Est-ce réaliste d’imposer des taux précis?

Le manque de constance [des taux] a été un problème au Colorado. Chez IncrEdible nous avons travaillé très fort depuis sept ans pour améliorer nos procédures. Mais c’est faisable.

Une variation de 15 % du taux de THC est permise par l’État [du Colorado]. Mais nous nous imposons une variation maximale de 10 %. Dans d’autres secteurs pharmaceutiques, la tolérance est plus élevée, alors nous sommes plus précis qu’eux.

La mention du taux de THC se retrouve même sur la tablette de chocolat pour éviter les erreurs, une fois déballée.
Photo courtoisie
La mention du taux de THC se retrouve même sur la tablette de chocolat pour éviter les erreurs, une fois déballée.

Il ne faut pas nécessairement penser que les fabricants travaillent mal si les analyses ne correspondent pas toujours aux taux annoncés. Les analyses de laboratoire ne sont pas toujours précises et leurs résultats ne sont pas toujours constants. Ça reste un défi à relever pour l’industrie au cours des prochaines années. Mais autoriser une variation est essentielle pour permettre à l’industrie d’avancer.

De quelle façon l’industrie des produits comestibles est-elle encadrée au Colorado?

Le MED [Marijuana Enforcement Division qui relève du département du Revenu de l’État] encadre l’industrie du cannabis, le département de la Santé inspecte les cuisines et les laboratoires pour la propreté et celui de l’Agriculture inspecte les plantations et les récoltes. Chez IncrEdible nous faisons une triple analyse. Nous testons nos plants, puis notre huile, et finalement, les produits. Nos procédures sont maintenant la norme imposée à toute l’industrie.

L’État du Colorado a constaté une augmentation des cas d’enfants intoxiqués après avoir mangé des bonbons contenant du THC. Que pensez-vous de cette situation?

Comme toute substance contrôlée à la maison, il faut prendre des précautions et éduquer les enfants. Et chaque ingestion accidentelle est une erreur inacceptable. Statistiquement, nous avons vu une augmentation des cas, mais le nombre est très très faible. En 2014, nous sommes passés de 3 à 9 ou 10 cas, alors, oui, c’est une augmentation de 300 %, mais ça reste un petit nombre. Mon entreprise vend un million de produits par mois et 12 millions par année.

Sur nos produits, on peut voir la mention THC afin qu’ils soient reconnaissables même une fois sortis de leur emballage. Les emballages sont aussi résistants pour protéger les enfants et les étiquettes sont détaillées. On distribue aussi un feuillet pour éduquer les gens. L’industrie finance une campagne de sensibilisation sur ce qu’est un bon dosage et les bonnes façons de conserver.

Je dois aussi rappeler que personne n’est jamais mort d’avoir consommé trop de cannabis.

En 2015, plus d’un an après la légalisation du cannabis, un taux maximal de 10 mg de THC par portion a été imposé pour les produits comestibles. Est-ce une bonne chose?

Pour le marché des produits récréatifs pour adultes, ça a du sens et c’est une bonne chose. On ne voudrait pas qu’un consommateur inexpérimenté tombe sur une barre de chocolat avec un fort taux de THC. On veut que les gens passent un bon moment, c’est l’objectif du récréatif. Une limite n’est pas nécessaire pour le cannabis médical. Nous croyons que le dosage efficace de THC doit être décidé entre un patient et son médecin. Nous fournissons donc aux patients le dosage qu’ils demandent.

Ces produits n’attirent-ils pas une nouvelle clientèle jusque-là réticente à fumer?

Les produits comestibles sont les seuls qui permettent un dosage précis. On n’a aucun contrôle sur le taux de THC ou CBD [cannabidiol] en fumant. Certaines personnes ne veulent pas fumer et les produits comestibles sont une alternative pour eux. Pour ceux qui doivent consommer de grandes quantités de THC pour traiter des problèmes sérieux, les produits comestibles et les concentrés sont la seule solution. Il serait très difficile de consommer 500 ou 1000 mg de THC en le fumant.

Ce qu’ils ont dit

La facilité à se procurer des friandises contenant du THC  révélée par notre dossier a fait réagir les partis d’opposition à Ottawa. Santé Canada reconnaît pour sa part les risques encourus par la population en consommant ces produits , «puisqu’ils «n’ont pas été testés, qu’[ils] sont non réglementés et qu’[ils] peuvent être dangereux». «La réglementation appropriée du cannabis comestible est un processus complexe», affirme de son côté le ministère de la Justice du Canada.

Réactions recueillies par Annabelle Blais et Boris Proulx

Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.
Photo d'archives

«C’est extrêmement dangereux, et le projet de loi que le gouvernement a déposé pour la légalisation de la marijuana ne traite aucunement des produits dérivés qui incluent la marijuana. [...] En ce moment, c’est complètement illégal, et il n’y a aucune raison qui justifie que le gouvernement n’applique pas la loi, qu’il ne ferme pas, ou en tout cas ne bloque pas ce type de vente par internet.»

— Alain Rayes, député conservateur de Richmond-Arthabaska

Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.
Photo d'archives, Mario Pitre

«Comme c’est déjà en ligne, déjà accessible pour les jeunes, il faut que le gouvernement se penche là-dessus. Pour l’instant, moins de 2 M$ sont accordés à la prévention en général, pas que sur la marijuana. [...] Dans la loi, au niveau de la commercialisation, il n’est pas censé y avoir d’images ou d’emballages attrayan­ts. Cette forme-là de mise en marché de la marijuana, il va falloir que ce soit réglementé aussi, parce que les jeunes vont être très atti­rés par ça.»

— Anne Quach, députée néo-démocrate de Salaberry-Suroît

«Il n’y a pas de mécanisme juridique autorisant des “dispensaires de cannabis” ou des “clubs de compassion” à vendre du cannabis au publi­c. Le seul moyen légal de se procurer du cannabis est de le faire auprès d’un producteur désigné, conformément au Règlement sur l’accès au cannabis à des fins médicales.»

— Sergent Harold Pfleiderer, agent de relation avec les médias à la GRC

Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.
Photo d'archives, Simon Clark

«Que ce soit accessible maintenant, c’est illégal et irresponsable. [...]  Moi je pense qu’il faudra un encadrement strict. Mais il faudra avoir plus d’avis, parce que c’est la santé qui est en cause. Il faudra bien s’assurer que ce ne soit pas accessible aux adolescents, aux enfants.»

— Martine Ouellet, chef du Bloc québécois

Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.
Photo d'archives, Simon Clark

«Un comité interministériel regroupant plus d’une douzaine de ministres ainsi qu’un groupe de travail conjoint avec l’Ontario a été mis en place. Ils auront l’occasion de se pencher sur différents aspects concernant la légalisation du cannabis, dont les produits comestibles pouvant contenir du THC.»

— Cabinet de la ministre Lucie Charlebois, déléguée à la Protection de la jeunesse et la Santé publique

«Ces entreprises s’approvisionnent illégalement et fournissent des produits qui n’ont pas été testés, qui sont non réglementés et qui peuvent être dangereux. [...]  Les Canadiens autorisés par leur professionnel de la santé à utiliser du cannabis à des fins médicales peuvent l’obtenir légalement auprès d’un des 43 producteurs homologués par Santé Canada qui sont autorisés à vendre du cannabis (cannabis frais et séché, et huile de cannabis).»

— Gary Scott Holub, agent de relation avec les médias pour Santé Canada

Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.
Photo d'archives, Matthew Usherwood

«La conception d’un régime de réglementation approprié du cannabis comestible est un processus complexe. [...] Suivant l’entrée en vigueur de la loi proposée, notre gouvernement élaborera et publiera un règlement [...] afin d’autoriser la vente de produits comestibles.»

— Cabinet de la ministre de la Justice du Canada Jody Wilson-Raybould

Le fondateur de la compagnie américaine IncrEdible, Bob Eschino.
Photo d'archives, Guillaume St-Pierre

«Il reste beaucoup de choses dans la légalisation et dans la réglementation que nous devrons faire après le projet de loi. La ministre a dit à plusieurs reprises que ce n’est pas parce que nous légalisons qu’il n’y a pas de risques: il y a toujours des risques. Les produits faits à partir de cannabis sont illégaux, et ce, jusqu’à la légalisation. Le projet de loi est en processus parlementaire, mais jusqu’à la légalisation, c’est encore illégal. Nous n’avons pas [encore] les pouvoirs réglementaires pour des produits du cannabis, c’est pourquoi nous avons introduit un projet de loi.»

— Bureau de la ministre de la Santé du Canada, Jane Philpott